Bataille de l’indépendance économique et lutte contre "l’ancienne conception du pouvoir"
1- Fondation de Bank al-Maghrib, reprise des terres et réforme de la Radio nationale
L’action qui peut, à juste titre, être considérée comme le véritable point de départ de la stratégie de libération économique préconisée par feu Abderrahim Bouabid, est sans doute celle qui consista, d’une part, à fonder Bank al-Maghrib, et d’autre part à déposséder les anciens colons des terres qu’ils avaient extorquées aux Marocains du temps du protectorat, et qu’ils conservaient encore.
Le 25 mai 1959, sera proclamée la fondation de Bank al-Maghrib, en tant qu’institution nationale habilitée à procéder au change et à l’émission de prêts et de monnaie, remplaçant l’ancienne banque Makhzénienne, fondée en 1906 pour servir de tête de pont à l’immense machination qui devait finir par faire perdre au Maroc sa souveraineté nationale. Aussi, pour prémunir le pays contre toute nouvelle ingérence étrangère dans l’économie nationale, le gouvernement « qui, dès son investiture, était préoccupé par la question de la Banque Makhzénienne, a toujours considéré la solution de cette question comme étant la clé de la voie menant à la libération économique. » Dans la même optique, le gouvernement créera la Banque Nationale pour le Développement Economique (BNDE), ainsi que la Banque Marocaine pour le Commerce Extérieur (BMCE), et entreprit les préparatifs pour l’installation, à Nador, d’une usine de métallurgie dont le ministre de l’Economie nationale, Abderrahim Bouabid, évaluant le coût de l’entreprise à quelque 30 milliards de francs, dira, le 14 avril 1960, qu’elle allait « atteindre la production annuelle de 250 000 tonnes d’acier et 20 000 de fer et de manganèse. » Le 1er mai de la même année, Bouabid déclarera que la production métallurgique allait démarrer en 1962, et que le Maroc allait voir, dix ans après, une grande ville industrielle, semblable à Casablanca, s’ériger sur la côte nord du pays, où 165 000 tonnes de tôle métallique allaient être produits chaque année. Le ministre déclarera également, durant le même mois, que le gouvernement projetait de faire de la ville de Safi un grand centre d’industrie chimique, en y installant une usine de traitement des phosphates, qui devait constituer un autre pas vers une économie nationale stable et indépendante. Dans la même optique, le gouvernement créera l’Ecole d’ingénieurs et l’Institut de formation des cadres, deux chantiers que le roi lancera le 24 octobre 1959.
Se tournant ensuite vers la Radio nationale (la télévision n’existait pas encore), le gouvernement nomme Dr. Mahdi Manjra à sa tête. Le projet de restructuration que ce dernier mettra en place devait faire de la Radio un appareil jouissant d’indépendance matérielle et financière, servant la politique de l’Etat, sans partialité aucune. Il prévoyait la création d’un Conseil administratif qui agirait « tel un parlement démocratique au sein de la Radio nationale, contrôlant l’action du directeur et lui donnant l’orientation qui sert le mieux l’intérêt public ». Débattu par un conseil de gouvernement présidé par Mohamed V, le projet sera adopté et ratifié le 20 novembre 1959. Mais gelé, il ne sera pas publié par le journal officiel.
Quand il acquerra la certitude que le gel était le fait d’une certaine partie au sein des hautes autorités, Dr. Manjra donnera sa démission au début du mois de juin 1960.
2- Distribution des terres et début de la récupération de celles restées en la possession des colons
Concernant le domaine agricole, la première disposition que prendra le gouvernement sera la redistribution des terres. Quelque 91 000 hectares seront ainsi redistribués aux petits agriculteurs, dans des opérations supervisées par le Roi en personne. Parallèlement, 42 000 hectares de terres particulièrement fertiles seront reprises des mains des colons. Le gouvernement s’attellera par ailleurs à la réforme du Crédit agricole, créant une Caisse nationale et des caisses régionales à cet effet.
3- La bataille pour les dispositions de libération économique
Mais la principale bataille opposant le gouvernement, l’UNFP et al-Tahrir, aux adversaires de la libération économique, se déroulera sur un champ tout autre : elle aura pour enjeu ce que nous nommions alors les dispositions de libération économique, dont la plus importante était sans conteste la séparation du franc marocain d’avec le franc français, et les dispositions qui s’ensuivaient. Durant cette âpre bataille, bien des visages se découvriront, et bien des intentions et propensions antinationales seront mises à nu. Le projet de loi relatif à la séparation ayant été soumis à Mohamed V – qui détenait le pouvoir législatif en l’absence d’une institution parlementaire – l’enjeu premier pour chacun sera de s’adjuger le soutien du souverain. Al-Tahrir mènera à ce sujet une campagne presque quotidienne, visant à expliquer les objectifs des dispositions en question et à démontrer leur nécessité pour l’accomplissement de l’indépendance économique. Pour leur part, les adversaires s’emploieront à instaurer un climat de crainte, où la séparation des monnaies est décrite comme un scénario catastrophique, ne pouvant conduire qu’à l’effondrement de l’économie nationale. Le Roi marquera, pour se décider, un temps qui suffira à mettre en évidence les véritables enjeux de la bataille.
4- Bataille pour s’adjuger le soutien du roi…
Durant cette féroce bataille, la Troisième force, dirigée par Ahmed Rédha Guédira – qui représentait ouvertement les intérêts de la France – parviendra à gagner le Prince héritier à sa cause, l’amenant à s’engager dans le jeu des influences sur feu Mohamed V, et à prendre une position franchement hostile à l’égard du cabinet Ibrahim. Cette hostilité sera telle qu’elle revêtira, à plus dune occasion, un caractère pratiquement public. C’est ce qui advint, par exemple, en juillet 1959, quand feu Mohamed V – qui souffrait d’un problème d’amygdales – se rendit en Suisse pour se faire soigner, délégant ses compétences gouvernementales au Prince héritier Moulay Hassan. Comme le Roi avait décidé de se rendre ensuite à Paris, il était convenu que le Premier ministre devait le rejoindre à Genève avant de le précéder pour préparer son arrivée en France. Aussi s’étonna-t-on, le 18 juillet, d’entendre annoncer que le Prince héritier et le Premier ministre allaient se rendre tous deux auprès du Roi à Genève. A l’évidence, il s’agissait de quelque différend que les deux parties désiraient soumettre à l’arbitrage du souverain. La presse française mettra cela à profit : dans des articles publiés par certains journaux – dont Paris Presse, France Soir, Le Figaro et Le Monde – et reproduits par al-Tahrir, on pourra lire que « des différends opposeraient le Prince héritier à certains membres du gouvernement, à propos de la décision à prendre concernant les affaires financières et économiques ». Ces publications prévoiront même la chute imminente du gouvernement Ibrahim, à cause de ce « différent opposant le gouvernement au Palais ». La radio nationale réagira en rendant public un commentaire reflétant le point de vue du gouvernement. Dans ce communiqué, reproduit par al-Tahrir, on pourra lire que « les colonialistes français sont abasourdis par les pas géants que notre pays, sous la direction du souverain, réalise vers l’accomplissement de la libération économique et militaire, en adoptant une politique extérieure absolument indépendante, et en maintenant son soutien aux peuples aspirant à la liberté (…). Loin d’atteindre l’objectif consistant à influer sur la position du Maroc vis-à-vis des relations économiques avec la France, cette campagne tendancieuse risque au contraire de nuire à ses instigateurs. »
Mais soudain, on annonça, vers le début août 1959, que le Roi avait décidé de rentrer au pays pour se faire opérer des amygdales dans son Palais à Rabat – alors qu’il était prévu de se faire opérer à Paris. Pour l’AFP, cette décision s’expliquait par la « gravité de la situation intérieure au Maroc ». Nombre de ces articles – où la presse française se montre franchement hostile au gouvernement Ibrahim, dont elle jugeait la chute imminente – seront d’ailleurs reproduits par al-Tahrir, tel cet article publié le 4 août 1959, sou l’intitulé : « Le colonialisme français contre le gouvernement de Sa Majesté. La propagande française souhaite la chute du gouvernement Ibrahim. Le peuple est déterminé à faire échouer le complot des colonialistes. »
Un autre article, publié par L’Aurore et repris par al-Tahrir, insistait sur le désordre qui, selon l’auteur de l’article, règnerait dans le pays, et faisait de ce prétendu désordre le motif du retour du roi. Le Parisien Libéré évoquera, lui, le différend opposant le Prince héritier au Premier ministre, et se lancera dans des conjectures quant aux récents déplacements des trois hommes d’Etat. Paris Journal ira pour sa part jusqu’à décréter que le retour soudain du Monarque n’avait d’autre motif que de prévenir un imminent coup d’Etat !
5- …le Roi approuve les dispositions économiques
Al-Tahrir prendra sur lui de donner la réplique. Ses articles explicatifs constitueront une sorte de pression démocratique, qui culminera avec le numéro du 28 août 1959, où l’on pourra lire ce titre, étalé sur toute la largeur de la première page
: « Le peuple marocain se demande pourquoi les décisions économiques n’ont pu jusqu’ici être proclamées. Tant que cette proclamation n’aura pas été faite et ces décisions mises en application, le peuple continuera à se poser la question. »Trois jours plus tard, le cabinet royal rendra public un communiqué annonçant que « Sa Majesté le Roi a décidé d’entreprendre des consultations avec les partis et autres instances politiques, au sujet des dispositions de libération économique. » Sa Majesté mettait ainsi à mal les ennemis de la libération économique, acculés désormais à fournir les preuves de ce qu’ils avançaient. Vingt jours après, Sa Majesté fut informée des réponses des parties consultées : réponses allant de l’approbation inconditionnelle, aux réserves – d’ailleurs très faiblement étayées. Réuni le 16 octobre 1959, le Conseil gouvernemental ratifiera enfin « les dispositions monétaires, financières et économiques qui sont à même de pourvoir aux besoins de tous les citoyens », dont essentiellement la séparation du franc marocain d’avec le franc français, et l’adoption d’une nouvelle unité monétaire nationale, le dirham, valant cent francs. Sous l’intitulé « Une grande victoire pour le Roi et le peuple », al-Tahrir annoncera la nouvelle dans son numéro du lendemain, insistant sur « la solidarité entre le Roi et le peuple, rocher sur lequel sont venus se briser tous les complots et toutes les machinations ». Le jour suivant, le quotidien fournira des détails sur ces dispositions, objet de la batille de libération économique. Dans l’éditorial, on pourra lire qu’il s’agissait de :
- mettre en place un système de contrôle des changes et des transferts de fonds entre le Maroc et la zone du franc français, décision en vertu de laquelle toute personne résidant au Maroc était désormais tenue de fournir le bilan de ses biens, de rapatrier les capitaux investis à l’étranger et les bénéfices réalisés sur ces capitaux ;
- interdire tout transfert de fonds depuis le Maroc vers la zone du franc, à moins d’une autorisation expresse du Bureau de change, obtenue à cet effet selon les dispositions prévues par la loi ;
- interdire toute transaction entre les sociétés marocaines et des personnes résidant à l’étranger, à moins d’une autorisation expresse, obtenue à cet effet selon les dispositions prévues par le système de contrôle des changes et des transferts de fonds ;
- permettre, à ce sujet, les dérogations habituellement en vigueur dans les pays exerçant un contrôle sur les changes : les employés des sociétés étrangères installées au Maroc, ainsi que les étrangers employés dans l’administration ou la fonction publique marocaines, seront autorisés à transférer vers leur pays d’origine une partie du salaire perçu au Maroc. Par ailleurs, et en vertu de la loi marocaine sur les sociétés, sera considérée comme marocaine toute entreprise dont le siège social se trouve au Maroc, même si son capital et ses actionnaires sont étrangers.
Une décision royale, notifiée par décret le 26 août 1957, avait maintenu temporairement le statut particulier de la ville de Tanger. Pour rendre le système de contrôle des changes encore plus efficace, un dahir viendra abolir le régime international du port de la ville, le dotant d’un nouveau statut. Abderrahim Bouabid soulignera que le nouveau dahir donnait au chef du gouvernement le droit de contrôle sur les importations, afin de protéger l’industrie locale, et que la ville de Tanger allait, six mois plus tard, être entièrement réintégrée dans l’économie nationale.
Parmi les décisions également prises, le gouvernement annoncera une augmentation – de 5% – des salaires, avec un gel des prix des produits de base. La mise en application du système de Sécurité sociale sera également annoncée pour le début 1960. Dans le même cadre, al-Tahrir annoncera, le 23 octobre 1959, que le gouvernement avait adopté, dans le domaine des douanes, d’importantes décisions en faveur de l’industrie locale, accordant la franchise aux matières premières utilisées par cette industrie, et augmentant l’impôt douanier dont sont chargés les produits et marchandises de luxe.
Pour mettre en exergue l’importance de ces dispositions de libération économique, je publiai, dans la rubrique Bonjour du numéro du 19 octobre, un commentaire où l’on pouvait lire :
« Aujourd’hui seulement, les Marocains peuvent à juste titre se dire un peuple libre, vivant dans un pays indépendant. L’indépendance politique que nous avons réussi à obtenir il y a trois ans était en effet imparfaite, étant donné que ni notre économie, ni notre monnaie, n’étaient indépendantes. Mais si nous avons pu libérer notre économie, cela ne signifie nullement que le pari soit gagné, ni que le ciel du pays va désormais se mettre à nous arroser de dirhams. Engagé voici huit mois, notre combat économique est loin d’être achevé. Gagner une bataille n’est point gagner la guerre ; or, notre guerre est celle de l’édification de notre économie nationale. Nous la menons contre la pauvreté, le chômage et l’ignorance. »
6- Des batailles et des réalisations
A l’occasion du premier anniversaire du gouvernement Ibrahim, et alors que le pays entamait la quatrième année de son indépendance, nous publiâmes une série d’articles expliquant les circonstances de la bataille. Dans le numéro précédent, nous reproduisions le premier de ces articles, consacré au drame de la famille de la Résistance. Les quatre autres traitaient, eux, respectivement, des sursauts libérateurs que le pays avait connus durant les années 1958-1959, des dispositions de libération économique entreprises par feu Abderrahim Bouabid, des pas que le gouvernement avait pu réaliser concernant la réforme agraire, et enfin, de la politique extérieure poursuivie par ce même gouvernement, politique bâtie sur le principe de la non-dépendance. Nous nous contentons d’en reproduire ici le troisième et le quatrième, tous deux directement attenants à la bataille pour la libération économique, objet du présent numéro.
Le premier, troisième de la série, parut dans le numéro du 15 novembre 1959. Il était intitulé justement « La libération économique ».
En voici le texte :
« Il y a un an, jour pour jour, s’engageait une grande bataille que le Roi, le gouvernement et le peuple marocains devaient livrer contre le colonialisme et ses collaborateurs, et contre les profiteurs et autres arrivistes. Cette bataille, qui a commencé dès l’investiture du gouvernement Ibrahim, et qui se poursuit aujourd’hui encore, est celle de la libération économique.
Nous nous rappelons tous que le premier problème auquel le gouvernement de Sa Majesté eût à faire face était celui de la dévaluation dont le franc français avait fait l’objet. Le franc marocain étant à l’époque lié à la monnaie française, et l’économie nationale tributaire de celle de la France, cette dévaluation, décidée unilatéralement par le gouvernement français, avait mis le Premier ministre, M. Abdallah Ibrahim, dans cette alternative : aligner notre monnaie sur le franc français – ce qui revenait à laisser l’économie nationale dans une inadmissible situation de dépendance – ou alors maintenir la valeur du franc marocain, le libérant de tout lien avec son homonyme français, mais engageant, par-là même, la bataille de la libération économique. Choisissant la seconde option, le gouvernement avait alors annoncé qu’il ne suivrait pas la dévaluation de la monnaie française.
La France ayant en effet décidé cette dévaluation en fonction des seules données de sa propre économie, le Maroc n’avait absolument aucun profit à attendre d’une décision qui n’était pas dictée par ses intérêts nationaux.
En libérant la monnaie nationale de cet alignement, le gouvernement venait d’accomplir un premier pas vers la libération de l’économie de notre pays : un pas qui n’aura point été sans susciter de vives réactions parmi les milieux colonialistes et autres groupes d’intérêts, en France comme au Maroc. Les forces locales de réaction, qui trouvèrent là une belle occasion de s’en prendre au gouvernement et de critiquer sa politique économique, alignèrent alors tous les appareils et les moyens dont dispose l’Etat – et dont la propriété revient pourtant au peuple – dans leur bataille contre ce gouvernement. Mais indifférent aux attaques des colonialistes comme à celles de la réaction locale, sûr d’avoir choisi la seule voie pouvant mener à la libération de l’économie nationale, le gouvernement persista dans la mise en application de ses décisions, se lançant dès lors dans la mise en place des moyens et conditions que nécessitaient la séparation d’avec l’économie française et l’édification d’une économie nationale ne répondant qu’aux exigences du peuple et de l’Etat marocains.
Conscient de ce que la libération de l’économie nationale exigeait la mise en place préalable de structures sur lesquelles cette économie devait reposer pour être à l’abri de toute pression étrangère, le gouvernement s’est attelé à la réalisation de ces structures. Tel est le cas, par exemple, de la fondation de Bank al-Maghrib, institution venue supplanter l’ancienne Banque Makhzénienne, dirigée par le gouvernement français et alignée sur les décisions et intérêts des institutions bancaires et financières françaises. Voyant là un grand pas que le Maroc venait d’accomplir, et une preuve de ce que le gouvernement marocain était résolu à aller de l’avant sur la voie de la libération économique, les colonialistes lui déclarèrent une guerre ouverte, dans laquelle ni les pressions financières, ni les campagnes de presse – orchestrées de l’intérieur même du pays, par les suppôts du colonialisme – ne furent épargnées. On se souviendra longtemps des campagnes menées par la presse de la réaction à l’intérieur du pays contre le gouvernement lors de la fondation de Bank al-Maghrib. Mais fort de la confiance royale et du soutien populaire, le gouvernement n’a eu cure de ces attaques. Quand les Français décrétèrent le gel des opérations financières marocaines, le gouvernement réagit avec force et fermeté, gelant à son tour tout transfert de fonds depuis le Maroc vers la France.
Dans le même élan, le gouvernement créa la Banque Nationale pour le Développement Economique, la Banque Marocaine du Commerce Extérieur, ainsi que la Caisse de Gestion et de Dépôt. Il promulgua également de nombreuses lois, dont celle organisant l’action des entreprises, et celle encadrant les transactions foncières avec les étrangers. Ces structures mises en place, le gouvernement, décidé à franchir le dernier pas vers la libération totale de l’économie nationale, prit les dispositions économiques qui allaient déclencher une bataille où il dut faire face aux forces coloniales agissant de l’extérieur du pays, et aux collaborateurs et suppôts du colonialisme, oeuvrant depuis l’intérieur. Les lecteurs se souviennent sans doute de cette bataille, à laquelle al-Tahrir avait pris part, comme des complots, compositions et autres machinations et fabulations – dont notamment le fameux Mois promis – auxquels cela avait donné lieu.
Mais fort de sa détermination, du soutien populaire et, par-dessus tout, de la confiance royale, le gouvernement sortit victorieux de cette bataille. Les dispositions prévues furent mises en application ; le Maroc quitta la zone du franc français, et se dota d’une nouvelle monnaie, le dirham, dont la valeur fut fixée en fonction de nos conditions et nos intérêts, non de ceux d’un autre pays que le nôtre. La défaite des ennemis de la libération fut totale.
Mais loin de se laisser décourager, ces derniers continuent – par le truchement de leurs complices à l’intérieur de l’administration – à comploter contre ces mesures libératrices : tentatives vouées à l’échec, car elles vont à l’opposé de la volonté du peuple, volonté invincible, qui émane de la volonté divine elle-même. »
Le second de ces deux articles – le quatrième dans l’ordre – s’intitulait quant à lui « Vers une réforme agraire ».
En voici le texte :
« Il va sans dire que nous vivons dans un pays dont l’économie repose essentiellement sur le secteur agricole, et dont la prospérité dépend, pour une grande part, de l’évolution de ce secteur. Or, il suffit d’un bref coup d’œil pour se rendre compte que, sous le protectorat comme durant les premières années de l’indépendance, les terres arables dans notre pays étaient de deux sortes. Les premières, terres fertiles, travaillées avec des moyens modernes, étaient aux mains des colons, à qui les autorités de l’occupation les avaient attribuées après en avoir dépossédé – au nom de l’« intérêt public » – leur propriétaire légitime, qui n’est autre que le peuple. Les secondes, de beaucoup moins riches, étaient abandonnées aux agriculteurs marocains qui, avec leurs moyens archaïques, en tiraient à peine de quoi subsister, quand un caprice de la nature – sécheresse, criquets, orages, etc. – ne venait pas les priver même de ce minimum.
La démographie aidant, il était inévitable que cette situation engendrât chômage et pauvreté parmi la population rurale, la contraignant à émigrer vers les villes à la recherche de travail, aggravant ainsi le chômage parmi la population urbaine, et faisant de ce problème un véritable fléau nécessitant d’être incessamment et radicalement résolu.
Un problème tel celui du chômage doit être traité en amont. Aussi, c’est vers la campagne que doit être dirigée l’action visant à le résoudre. Mettre fin au chômage nécessite que l’on commence par endiguer le flux de l’exode rural, en assurant aux populations du travail là où elles sont : objectif qui ne saurait être atteint sans une réforme agraire aussi globale que profonde.
C’est pour préparer cette réforme que le gouvernement de Sa Majesté a entrepris de redistribuer des terres aux petits agriculteurs, de moderniser les moyens de production et de promouvoir les coopératives agricoles.
La redistribution des terres : Le premier de ces aspects est celui consistant à redistribuer des terres aux petits agriculteurs, appelés à les entretenir et à les exploiter, contre un faible pourcentage à verser à l’Etat. Pour encourager les nouveaux propriétaires à fournir un maximum d’efforts, ce pourcentage sera calculé de manière à être inversement proportionnel au rendement de la terre. Un minimum de rendement sera par ailleurs fixé, au-dessus duquel l’agriculteur peut voir son contrat résilié. C’est dans ce cadre que Sa Majesté le Roi a présidé à la redistribution de nombreuses terres dans différentes régions du Royaume.
Le second aspect de cette phase de la réforme consiste à récupérer les terres des mains des colons pour les redistribuer aux petits agriculteurs, au même titre que les terres appartenant à l’Etat. Il faut dire que la récupération de ces terres constitua en elle-même un acte courageux et révolutionnaire, décidé par le gouvernement Ibrahim dans le cadre d’une vaste entreprise visant à libérer la campagne marocaine du joug de la colonisation agricole et de son cortège de seigneurs féodaux et autres profiteurs. 42 000 hectares de terres communales ont ainsi été récupérés des mains des colons qui les avaient auparavant injustement extorquées à leurs propriétaires véritables. Mais loin de s’arrêter là, le gouvernement continue toujours à déployer les efforts nécessaires pour récupérer le reste des 350.000 hectares encore aux mains de ces colons.
La modernisation des modes et moyens de production : Depuis l’indépendance, Sa Majesté le Roi préside, chaque année, au lancement de l’opération de labourage. De même, chaque année, le gouvernement de Sa Majesté s’emploie à préparer les programmes et moyens propres à aider au développement progressif de l’agriculture nationale, telle la vulgarisation de l’usage des tracteurs et des moissonneuses, pour supplanter les charrette et faucille traditionnelles. L’expérience acquise en ce domaine durant les deux dernières années a évidemment permis de découvrir des failles, que le gouvernement s’efforce de combler pour l’année en cours.
L’encouragement des coopératives : Le système des coopératives agricoles est également un moyen de développement de l’agriculture, étant donné qu’en se liguant ainsi, les agriculteurs se prémunissent contre l’exploitation des profiteurs et autres parasites. Cependant, ce système, jusque-là inconnu des agriculteurs marocains, ne pouvait évidemment laisser de provoquer leur étonnement, voire leur hostilité. Conscient de cette réalité, tout autant que de l’intérêt des coopératives pour l’économie nationale, le gouvernement entreprit de promouvoir ces dernières, leur fournissant aide et soutien. Sa Majesté le Roi a d’ailleurs indiqué – dans le discours qu’elle donna à Marrakech lors d’une opération de redistribution de terres dans les zones sud du Royaume – les grandes lignes de la politique agricole du gouvernement de Sa Majesté, évoquant justement la redistribution des terres, la modernisation des modes et moyens de production, ainsi que l’encouragement des coopératives.
La bataille pour la libération agricole : La libération agricole fait également l’objet d’une âpre bataille que le gouvernement de Sa Majesté livre au colonialisme et aux seigneurs féodaux. La présente campagne menée par la presse française et colonialiste n’a d’autre but que d’exercer des pressions sur le gouvernement, afin de le dissuader de récupérer les 350 000 hectares encore aux mains des colons. Les colonialistes comptent en effet utiliser ces terres comme monnaie d’échange et moyen de pression lors des négociations financières franco-marocaines imminentes. Leurs meilleurs alliés, dans ces efforts destinés à empêcher le gouvernement marocain de mettre ses plans à exécution, sont les seigneurs féodaux et autres profiteurs locaux, qui leur prêtent main forte en faisant circuler, parmi les milieux du secteur agricole, des rumeurs et propagandes visant à faire échouer toute tentative de réforme au sein de ce secteur. C’est ainsi qu’ils incitent les agriculteurs à s’abstenir de verser impôts et arriérés à l’Etat, leur faisant croire que ce dernier compte leur reprendre leurs terres. Loin d’avoir de tels desseins, l’Etat, comme chacun le sait, leur en redistribue ; les seules terres que le gouvernement compte confisquer sont celles se trouvant encore aux mains des colons. Les agriculteurs sont donc appelés à n’accorder aucun crédit à ces allégations, dont le seul et unique but est de les perturber pour mieux les exploiter. Dans son dernier discours, donné à Marrakech, Sa Majesté le Roi exhortait les agriculteurs à s’acquitter de leurs dettes envers l’Etat, mettant en garde tous ceux qui se plaisent à se jouer des intérêts suprêmes de la nation. Ceux qui s’efforcent aujourd’hui d’induire les agriculteurs en erreur, agissent en réalité sous l’effet de la peur qu’ils éprouvent pour leurs intérêts, essentiellement bâtis sur l’exploitation d’autrui. S’ils luttent contre le gouvernement, c’est parce qu’ils savent combien il est déterminé à mettre en œuvre tous les moyens dont il dispose pour libérer la population rurale marocaine du joug de l’injustice et de l’exploitation. Mais quoi qu’ils fassent, la libération de l’agriculture nationale est en cours ; le gouvernement, qui œuvre sérieusement dans ce sens, proclamera bientôt la réforme agraire, qui libérera les agriculteurs de toute forme d’exploitation, et garantira à chaque citoyen un niveau de vie convenable. »
7-Quand liberté rime avec pauvreté
Dans les déclarations qu’il fit à la presse lors d’une visite effectuée aux Etats Unis d’Amérique – où il s’était rendu pour négocier la fermeture des bases américaines installées sur le sol marocain – le Premier ministre Abdallah Ibrahim eut cette réplique : « Nous estimons que la liberté ne vaut rien lorsqu’elle rime avec la pauvreté ».
Dans la rubrique Bonjour du numéro du 29 octobre 1959, je publiai, à propos de cette réplique, le commentaire que voici :
« La liberté ne vaut rien lorsqu’elle rime avec la pauvreté. Cette réplique que le Premier ministre eut hier en s’adressant à la presse américaine est certes courte, mais elle n’en est pas moins riche en sens.
Quand on est accablé par la pauvreté, la liberté perd tout son sens, car à quoi peut bien servir la liberté quand, faute de moyens, l’on se trouve dans l’incapacité de l’exercer, ou – pire – dans l’obligation de la négocier, et même de consentir à la perdre ? Un homme pauvre ne saurait être considéré comme libre, car sa pauvreté constitue une entrave à sa liberté. Il n’a pas la liberté du choix, car le besoin et la faim l’obligent à faire concession de sa liberté pour pouvoir parer à ses besoins les plus urgents. Les élections ont toujours constitué une illustration éloquente de cette triste réalité. Dans de nombreux pays, des peuples eurent à souffrir de la dualité infernale, celle de la pauvreté/liberté. Tel fut, par exemple, le cas de l’Egypte d’avant la révolution, où le parlement et la constitution, loin de servir les intérêts du peuple, favorisaient ceux d’une poignée de riches bourgeois. Les élections, qui se déroulaient de manière « démocratique », consacraient en fait la domination des riches et la soumission des pauvres. Obnubilés par le besoin et éblouis par la perspective du gain immédiat, les électeurs consentaient en effet à vendre leurs voix à des candidats dont ils savaient pertinemment qu’ils ne sauraient décemment les représenter. L’on peut donc dire, à juste titre, que le pauvre ne dispose nullement de la liberté de choisir, car ses choix sont prédéterminés par sa pauvreté et son besoin. Il en ressort que la base sur laquelle doivent se bâtir tout développement et toute démocratie véritable, est la justice sociale, qui permet d’aplanir les écarts flagrants entre les membres d’un même peuple, afin qu’il ne reste plus de classe nantie de fortune et de pouvoir, qui en domine une autre, faible et démunie.
Si le fondement de toute démocratie est donc la justice sociale, celui de la liberté est l’absence du besoin. »
8- Le patriotisme et la traîtrise
Parmi les commentaires que je publiai dans la rubrique Franc-parler de al-Raï al-Am, celui-ci, paru dans l’édition du 3 janvier 1960. Reflet de notre niveau de conscience à l’époque, l’article donne la réplique à ceux qui, nous plaçant à gauche et se disant eux-mêmes de droite, n’étaient en fait que des fourbes qui avaient déjà trahi la cause nationale du temps du protectorat.
En voici le texte :
« Chez les peuples primitifs, ainsi que dans les pays fraîchement indépendants, tel le nôtre, où les traces du colonialisme n’ont pas encore eu le temps de disparaître, les gens sont appréciés simplement selon qu’ils font partie des patriotes sincères, ou des traîtres, patents ou cachés.
Un patriote sincère se reconnaît à l’effort constant qu’il déploie pour la liquidation totale des séquelles du colonialisme, sans se soucier d’aucune autre considération, et sans jamais accepter de compromis à ce sujet. Cette liquidation, qui devrait – ou plutôt qui doit – se faire d’une manière révolutionnaire, nécessite un changement des données autant que des concepts. Opérer ce changement, c’est rejeter totalement et catégoriquement les réalités imposées jusque-là par le colonialisme, pour leur en substituer d’autres, qui reflètent et expriment pleinement la condition du pays : celle d’un Etat indépendant et souverain.
Les traîtres, eux, sont de deux sortes : les patents et les cachés. Les premiers, connus de tous, ne représentent un danger véritable que pour eux-mêmes, contrairement aux seconds, plus pernicieux car revêtant plus d’un visage et prenant plus d’un nom. Ils appellent à la libération tout en la combattant, et au changement de la situation, tout en oeuvrant en secret au maintien du statu quo.
Quant aux classifications à gauche et à droite et autres concepts importés d’occident, ils n’ont aucun cours dans un pays comme le nôtre, où, comme nous le disions, les gens sont jugés selon leur état de patriotes ou de traîtres. A moins, bien évidemment, que l’on entende par gauche la volonté de liquider toutes les tares héritées de l’ère coloniale, ce qui met automatiquement les gens de la droite dans le camp de ceux qui luttent de toutes leurs forces contre cette liquidation. Répétons-le : les pays où des concepts comme la droite et la gauche ont cours, sont ceux qui ne souffrent d’aucune séquelle du colonialisme. Dans un pays comme le nôtre, l’on ne peut être que patriote, révolté contre le colonialisme et ses séquelles, ou traître, composant avec les ennemis de son propre pays. »/ Ibn al-Balad