Introduction
Problème de la méthode !
De l’archéologie de la mémoire aux mémoires politiques
1- La gouverne de la véridicité dans Archéologie de la mémoire
Dans Archéologie de la mémoire, il y avait une mémoire et un archéologue, parfaitement conscient de la nature de la tâche à laquelle il se livrait. S’efforçant de retrouver les vestiges d’une construction depuis longtemps ensevelie, il devait donc rassembler les morceaux qu’il trouvait, retracer la structure de l’ensemble de l’édifice, essayant de pallier par un effort de synthèse ce manque de pièces, mais sans jamais pouvoir dire avec certitude si les composantes imaginées remplaçaient véritablement celles manquantes.
Il savait parfaitement qu’il lui était plausible de supposer, de deviner, et même d’expliquer et d’interpréter, à la seule condition d’en aviser son lecteur. En retour, il ne lui était pas permis de proférer le moindre mensonge, la qualité de ce genre d’écrits étant -il le savait bien- entièrement tributaire du degré de véridicité auquel leur auteur se sera astreint. En effet, l’archéologie de la mémoire -ou l’autobiographie, si vous préférez- n’est point un article que l’on écrit pour exposer son opinion, ni un discours que l’on donne, encore moins une épître à caractère satirique ou polémique. Ce n’est pas non plus une étude analytique ayant pour objet quelque aspect subjectif ou même objectif de la vie, ni une œuvre créative tissée par l’imagination. L’autobiographie est avant tout un témoignage. Or, un témoignage s’évalue en termes de véracité, non de certitude, ni de succès ou d’échec auprès du public. Quand on se soumet à la gouverne de la véridicité, on n’a ni à « créer », ni à « imaginer ». La seule faute permise est de pécher par oubli.
2- Dissocier le sujet de l’objet
Ce genre d’archéologie de la mémoire pose par ailleurs un problème difficile à résoudre, celui consistant à dissocier le sujet de l’objet, étant donné qu’au niveau de la mémoire, les deux se confondent jusqu’à n’être plus qu’un. En effet, la mémoire n’est autre que l’ensemble des souvenirs qu’elle recèle, ces derniers n’étant eux-mêmes que le produit de l’opération de mémorisation, fonction essentielle de la mémoire. C’est à ce propos que les détracteurs de la méthode introspective soutiennent que ce n’est point là une méthode scientifique, étant donné qu’elle suppose que l’on se mette à sa fenêtre pour se regarder marcher dans la rue, dans une impensable ubiquité. Autrement dit, le sujet ne saurait être son propre objet. Certains philosophes médiévaux s’apparentant à la lignée aristotélicienne évoquaient certes un être à la fois Intelligence et Intelligible, c’est-à-dire un sujet qui est l’objet de soi. C’est ce qu’ils appellent « Intelligence première », ou Dieu, « Intellect, Intelligence et Intelligible », n’ayant point besoin d’un objet pour intelliger. Par définition, Dieu « se suffit à Lui, et n’a nul besoin de l’univers ». Dire qu’Il est Intelligence signifie donc qu’Il intellige Soi, tout en étant intelligible pour Soi. Autrement dit, Il est à la fois sujet et objet, Raison raisonnante et Raison raisonnée, ces deux vérités étant indissociables. Ce n’est point le cas des humains, sujets qui intelligent des objets, l’objet étant ainsi dénommé du fait qu’il est justement posé là, en dehors du sujet.
Cette opposition entre le sujet et l’objet peut cependant être atténuée dans le cas des mémoires par le fait que la mémoire n’est pas le sujet tout entier mais uniquement un ensemble de poches — dans l’âme, selon l’ancienne conception, dans le cerveau, selon la nouvelle — renfermant des choses s’étant passées là-bas, en un autre temps, en des lieux qui ne sont souvent plus les mêmes. On peut donc imaginer qu’il est possible de se dissocier de sa mémoire comme on se dissocie de soi quand on se regarde dans un miroir. Un problème subsiste pourtant : le miroir reflète la seule forme physique se tenant devant lui. Il ne donne pas l’âme, le contenu des poches de la mémoire : les jugements de la raison, les valeurs qui déterminent la manière de voir, les réactions personnelles, etc. Un seul homme aura, à notre connaissance, pu réaliser cette prouesse consistant à se dissocier complètement de soi. Debout devant son miroir, ou se regardant dans une mare d’eau, il se serait écrié : « J’ai un visage que Dieu a fait si laid ! Que le visage et celui qui le porte soient tous deux maudits ! », prononçant ainsi sa sentence devenue depuis lors célèbre. C’est al-Hutay‘a, le poète préislamique — si tant est que l’homme ait vraiment existé, et qu’il ait véritablement dit le fameux vers.
3- Le professeur, dans Archéologie de la mémoire
Pour mettre fin à toutes ces incertitudes, je décidai de m’astreindre à la gouverne de la véridicité dès les premières lignes de l’Archéologie. Je m’exprimai donc à partir de la situation qui était mienne lorsque j’écrivais ces textes, celle du professeur universitaire, ayant à son actif des années d’enseignement, d’innombrables écrits analytiques, et suffisamment au fait des données du savoir humain contemporain — y compris celles de la psychanalyse — sans parler de son engagement quasi-total dans la mémoire collective, tant familiale que nationale. En un mot, je résolus de m’exprimer en tant que sujet conscient, non seulement de sa disjonction d’avec son objet, mais également de sa propre transcendance et de sa position de maître par rapport à cet objet.
Voilà pourquoi je ne range pas ce que j’écrivais là dans le genre habituellement nommé autobiographie, mais préfère laisser au lecteur lui-même le soin du classement. Pour ma part, le titre Archéologie de la mémoire que je lui ai choisi me satisfait amplement. Toutefois, je trahirais le principe même de véridicité si je prétendais avoir toujours adopté, ou même simulé, un comportement objectif dans toutes mes positions, réprimant en moi la faiblesse inhérente à l’être humain. Tout au contraire, j’ai souvent cherché la « véridicité » en essayant de réincarner ma propre personne dans telle ou telle situation, afin de pouvoir retrouver le halo émotif et sentimental qui entourait cette situation lorsque je l’avais vécue. Cela me permettait parfois — devrais-je dire qu’il m’imposait ? — de revivre a posteriori, spontanément et de façon plus intense que n’eût pu le supporter le cœur de l’enfant que j’étais, l’état d’âme suscité par certaines de ces situations.
A mon sens, une telle émotion rétrospective n’altère en rien la nature de l’objectivité requise pour notre objet. C’est le genre d’expérience que vivent fatalement tous les chercheurs, penseurs et poètes. C’est l’état d’âme dans lequel se trouvait un Archimède lorsqu’il lançait son célèbre Eurêka !
Il est communément admis que l’une des conditions requises pour la réussite d’une thèse universitaire traitant d’une personnalité — philosophe, écrivain ou autre — est que le travail présenté inspire une sorte de complicité, d’amitié intime liant le candidat à la personnalité étudiée, quand bien même de longs siècles les sépareraient. Lorsque, dans l’une ou l’autre des thèses qu’il m’a été donné d’encadrer, une telle passion du sujet ne transparaissait pas dans le travail de l’étudiant, je me demandais invariablement s’il savait son sujet.
J’avais déjà exprimé par intersubjectivité ce genre de relation entre le chercheur et son sujet (voir notre ouvrage Nahnu wa al-turâth « Nous et notre héritage culturel »). Cependant, cet état d’intersubjectivité n’est réalisable que dans les cas où le sujet n’est pas de nature à s’exprimer — du moins par des mots, car il pourrait bien le faire en recourant à un autre type de langage, tel par exemple celui des yeux chez les amoureux — ou qu’il lui est définitivement impossible de prendre à nouveau la parole pour le faire, comme c’est le cas des personnalités qui, ayant marqué de leur sceau le cours de l’histoire, sont passées à la postérité et font désormais partie du patrimoine universel.
En ce qui me concerne, et plus particulièrement dans Archéologie de la mémoire, cette intersubjectivité était chose réalisable car, comme je l’ai déjà dit, je m’étais arrogé le droit du maître s’exprimant à la place et au nom de l’enfant avant que cet enfant ait appris à parler ni n’ait acquis aucune mémoire, avant même qu’il ait sciemment pris conscience de sa propre conscience pour être capable de la traduire par les mots de la langue. Telle une seconde entité, le maître continua donc à parler de l’enfant et en son nom, jusqu’au moment où, l’enfant ayant atteint la maturité — en matière de « parole » précisément —, il devînt impossible de continuer à se substituer à lui. Le voile étant levé, le soleil pointant à l’horizon, la voix du maître se tut.
Ce seront désormais d’autres mots, pour dire des choses tout autres…
4- L’intérêt accordé à mes mémoires politiques.
J’avais, il est vrai, promis aux lecteurs de les entretenir de l’époque postérieure à celle de ma jeunesse. Cependant, ayant depuis lors, et jusqu’à présent, vécu de façon simultanée les péripéties de deux mondes, le politique et le culturel, il me semble que l’annonce de ma décision de me lancer dans de nouvelles investigations « archéologiques » dans ces deux domaines, en publiant des Mémoires politiques et culturels, avait été quelque peu précoce, non que je regrette de l’avoir faite, mais que bon nombre d’amis et de lecteurs n’ont depuis eu de cesse de s’enquérir sur la parution desdits Mémoires politiques, exerçant ainsi sur moi une pression née d’une impatience que j’admets d’ailleurs et conçois fort bien.
Plusieurs hypothèses justifieraient l’intérêt accordé à ces Mémoires politiques. La première réside dans la conjoncture historique qu’ils relatent. La narration dans Archéologie de la mémoire s’interrompait en effet vers le milieu des années cinquante. Or, l’époque suivante aura justement été décisive dans l’histoire du Maroc et du monde arabo-islamique en général. C’était l’époque de l’édification de l’indépendance, de l’action politique menée — à bon ou mauvais escient — par des jeunes de plus en plus nombreux, et de la révolution, avec tous ses slogans et ses ferveurs. En un mot, c’était — d’est en ouest du monde arabe — la belle époque de la politique et de l’idéologie dans l’histoire arabo-islamique moderne.
Une multitude de questions posées à propos de cette époque restent sans réponse, cependant que des réponses ont été apportées à des questions que personne n’avait pris l’initiative de soulever, tant il était probablement plus difficile, voire plus périlleux, de s’interroger à propos que d’en envisager la réponse ! Or, la grande majorité des jeunes d’aujourd’hui sont nés à l’époque de l’indépendance. Parmi eux, certains sont intrigués par les événements, sans toutefois pouvoir en déterminer l’origine ni le cours. D’autres encore — de loin plus nombreux — subissent les conséquences et retombées de certaines « politiques », mesures et autres décisions dont ils ne réalisent ni les raisons ni les visées.
Au Maroc précisément, la jeunesse escompte — pure conjecture de ma part — trouver dans mes Mémoires politiques des données censées élucider certains des mille mystères qui entourèrent la vie politique du pays et des partis lors des cinquante dernières années, et qui continuent à influencer la vie présente. Parmi les lecteurs, certains voudront mettre à l’épreuve la véracité de mes propos et ma conformité à la vérité dans la relation des faits, droit que bien évidemment je leur reconnais.
5- La proximité, ou le problème de la méthode
Toutes ces hypothèses et bien d’autres encore seraient légitimement justifiées. Je les comprends et les admets, car je suis persuadé que si les lecteurs m’ont déjà concédé l’expression de loin que j’avais introduite sous le titre Archéologie de la mémoire, ils seront beaucoup moins disposés à me l’accorder encore une fois concernant d’éventuels Mémoires politiques. Ils s’attendront plutôt à me voir lui substituer l’expression de près. En effet, c’est le fait d’être près, non pas loin, qui m’a poussé au début de ce préambule à poser le problème de la jonction et de la disjonction, du rapport entre le sujet et l’objet. Le problème méthodologique auquel je me trouve confronté est justement celui de savoir comment se départir de l’effet d’être tout près.
Dans Archéologie de la mémoire, je parlais de « notre ami », livrant ainsi mes souvenirs à la troisième personne, chargeant cet absent grammatical de ce qu’un discours direct n’aurait sans doute pu assumer.
Dois-je en faire de même ici ?
J’ai le sentiment que la nature de l’expérience politique qu’il m’a été donné de vivre — ou dont j’ai pu être témoin — ne me permet point d’agir ainsi. Sinon, ces Mémoires devraient être écrits à la manière d’un roman, dans lequel cas je me trouverais astreint à faire semblant d’être loin. Ma production — si la tâche me réussissait — aurait peut-être un aspect littéraire attrayant, mais cela serait aux dépens des attentes de mes lecteurs qui comptent plutôt me voir révéler la vérité. Le fait est que je suis intimement persuadé que ce que l’on attend de moi n’est nullement un bel artifice de la rhétorique, mais plutôt une véracité de témoignage politique.
Cependant, peut-on déjà parler de véracité politique ? Quand l’acteur politique lui-même ne saurait — sinon de façon très relative — prétendre à la véracité lors de l’exercice effectif de ses tâches, que dire de celui qui ne fait que se remémorer ou méditer son action politique ? Si cela était possible, la tâche de l’historien se limiterait à rapporter des récits. Or, le problème auquel l’historien doit fatalement faire face est justement qu’il est amené à traiter avec des récits le plus souvent dénués de véracité politique, ou du moins supposés comme tels.
S’il est une leçon que j’aie pu tirer de mon expérience politique, c’est bien celle que j’ai souvent répétée à mes étudiants, concernant la vérité historique. Je leur disais que je plaignais le sort de l’historien, toujours en quête de la vérité historique à partir de documents. Or imaginons un historien essayant, dans cinquante ans ou plus, d’écrire l’histoire de notre vie actuelle en se référant aux documents — d’ailleurs combien nombreux : documents officiels, journaux, publications des Partis politiques, témoignages d’individus, etc. — produits dans notre époque. Parviendrait-il à rendre la réalité des faits ? Quand bien même il s’évertuerait à analyser et à passer les versions différentes au crible de la raison, le résultat de ses efforts ne vaudrait pas mieux que le « témoignage » de personnes ayant par exemple assisté à un accident de la circulation : chacune rapporterait, certes, sincèrement ce qu’elle aurait vu, mais leurs témoignages « véridiques » divergeraient au point que quiconque les entendrait ne pourrait que se demander si la vérité est une, ou s’il en existe une multitude. Mais, si ces mêmes personnes assistaient à une représentation théâtrale basée sur des faits fictifs, leurs témoignages seraient comparables aux interventions de ces « analystes » qui se plaisent à poser devant les caméras des télévisions et les microphones des stations de radios, le soir des élections, pour recueillir, parvenus un à un des services de « l’Intérieur », les résultats du scrutin, rivalisant à commenter et à analyser pour en tirer conséquence. Ils analysent certes des chiffres. Le problème n’est cependant pas celui de la pertinence ou non de leurs analyses, mais plutôt de l’authenticité des chiffres qui leur sont communiqués.
Par bonheur, s’agissant de vérités historiques, l’historien n’accorde aucune importance à de telles palabres. S’en remettant à son seul sens critique, il sait pertinemment distinguer les événements « historiques » des actes et dires qui ne le sont pas. Toujours en quête de la vérité historique dans les faits généraux indépendamment des individus, acteurs soient-ils ou simples narrateurs, il ne se contente pas de mesurer l’authenticité historique à l’aune de la véridicité des propos du narrateur ou des informations contenues dans un document. La véracité desdits propos et informations — et c’est le plus important — est pour lui fonction du degré de cohésion qui les relie aux événements antérieurs et postérieurs. Pour l’historien, ne peut être considéré comme événement historique que ce qui s’intègre parfaitement dans le corps de l’histoire que cet historien conçoit. D’où l’importance que revêt la distinction entre l’histoire-réalité — entendons l’ensemble des événements qui ont lieu dans l’espace et le temps, et qui constituent le processus historique effectif — et l’histoire-connaissance, qui n’est que l’ensemble des événements au moyen desquels l’historien construit sa propre conception de ce devenir historique. Reste évidemment à savoir — comme dans tout autre domaine scientifique — à quel point la connaissance est conforme à l’existence.
C’est là un problème général que je n’envisage point d’élucider, car je réalise parfaitement n’être point moi-même un historien, au sens scientifique du terme, tout comme je réalise n’être nullement un conteur de « petite histoire », comme disent les Français. Je ne suis pas non plus de ceux qui se plaisent à analyser des chiffres qu’ils savent pertinemment falsifiés.
6- Mémoire personnelle et mémoire nationale.
Par bonheur, je ne suis ni l’un, ni l’autre. L’objet de mon étude n’est ni de juger du succès ou de l’échec de telle représentation théâtrale, ni d’analyser tels chiffres falsifiés, encore moins de faire la biographie de qui que ce soit, mais seulement de relater une expérience sincèrement vécue, sachant que par « sincère » je veux dire que je fus — et demeure d’ailleurs — fidèle aux principes qui présidaient à cette expérience.
En effet, qu’il s’agisse des actes, des propos ou opinions dont j’ai pu être l’auteur durant cette expérience, j’ai toujours agi selon mes convictions intimes, n’entreprenant jamais rien qui n’eût pour dessein de servir les nobles finalités auxquelles aspirait cette expérience politique. Sur ce point, je me permets de proclamer haut que j’ai été parfaitement sincère. Il m’est très probablement arrivé de me méprendre sur tel ou tel point, mais je suis persuadé que l’erreur n’incombait nullement à une quelconque négligence volontaire, mais s’inscrivait, le cas échéant, dans le cadre même de l’expérience, et répondait donc aux critères de véracité et de pertinence qui prévalaient à l’instant où elle a pu survenir.
Toutefois, et s’il m’est permis de prétendre à la sincérité — ou du moins à ce genre de sincérité — en exposant mes Mémoires, serais-je à même de prétendre triompher de l’oubli et de l’autocensure ?
Concernant le premier, j’estime pouvoir le vaincre, étant donné que je n’aurai pas pour seule référence ma mémoire personnelle, mais également celle — vivante — des textes écrits (articles, communiqués, déclarations…) dont j’ai pu rédiger moi-même une partie en y consacrant toutes mes facultés et toute mon affectivité. Aussi, la relecture de mes propres écrits ne ressemblera-t-elle en rien à celle de l’historien contraint d’interpréter et d’expliquer pour trouver la corrélation entre les faits, partant d’une vision générale qui détermine sa conception et oriente son approche, laquelle vision — pour vouloir élaborer une histoire-connaissance — se situe nécessairement en dehors de l’histoire-réalité. Or, il est rare — voire impossible — que les deux histoires s’accordent assez pour lever définitivement le doute qui plane sur la réalité historique. Ma lecture des textes relatant l’expérience que je compte narrer, sera une lecture ayant ceci de particulier : personne ne saurait être aussi proche de ces textes que leur propre auteur, seul à être véritablement et authentiquement impliqué dans l’expérience qu’ils véhiculent. En parcourant aujourd’hui un éditorial, un commentaire ou une information, publiés voici près d’un demi-siècle (en 1959 par exemple) sur les colonnes du quotidien al-Tahrir, j’y lirai non seulement ce que les mots semblent a priori signifier, mais encore la conjoncture, l’apparent, le latent, le destinataire volontairement tu, etc. Bref, j’y lirai toutes les données qui avaient contribué à son élaboration.
Par ailleurs, du fait d’avoir largement participé à la rédaction de ces textes, ou tout au moins à la discussion de leur contenu avant qu’ils soient rédigés, je n’aurai nullement besoin de chercher à lire en filigrane car ma mémoire en conserve encore l’état original, ou, le cas échéant, se les remémorera à mesure que j’avancerai dans ma lecture. Nul besoin d’interpréter, car le lecteur procède à l’interprétation d’un apparent quand il en ignore le latent : lorsqu’il en est au fait de ce dernier, l’interprétation n’a plus d’objet.
Voilà pourquoi je puis prétendre à la véridicité en ce que je me propose d’exposer et d’expliciter, véridicité née du fait de la conformité de ce que je dirais aujourd’hui à ce que j’ai pu avancer hier. A mesure que la tâche me réussira, le cercle de l’oubli se rétrécira, réduisant pour autant l’intervention du sujet dans l’élaboration de l’histoire-connaissance. Dès lors, l’histoire-réalité et l’histoire-connaissance tendront à coïncider, prouvant par-là même la véridicité du témoignage apporté par l’auteur. Cela ne veut nullement dire que ce témoignage soit le seul qui puisse révéler l’histoire telle qu’elle a pu être. Il sera néanmoins plus crédible que ceux ne bénéficiant pas d’une telle proximité.
Nul besoin, par ailleurs, de rappeler que plus les témoignages de ce genre sont nombreux, plus les chances d’approcher la vérité augmentent.
Certes, je n’ai pu vivre tous les événements et époques dont il sera question d’aussi près que j’ai vécu ceux qui suivirent 1959, date de mon adhésion — en tant qu’acteur et témoin — à la vie politique. C’est notamment le cas de ce qui advint antérieurement à cette date. Je ne m’en inquiète nullement, étant donné que je ne compte traiter de façon directe — en consultant ma propre mémoire — que les événements postérieurs à cette date. Quant à ceux relatifs à des étapes antérieures, je les traiterai en recourant à la mémoire nationale
Il sied à ce propos de signaler que la mémoire nationale est, somme toute, indissociable de ma propre mémoire, car la conception que je me suis faite des étapes antérieures à 1959 ne m’a pas été offerte intégralement, d’un seul trait. Je l’ai personnellement construite de façon cumulative tout au long de mon parcours politique. J’ai découvert l’histoire du Mouvement national au Maroc, non seulement à travers le Bulletin du Parti de l’Istiqlal, ni par les seuls écrits d’un Allal Fassi ou de quelque autre leader national, mais également à travers ma propre expérience politique à partir de 1952 lorsque, adhérent à la jeunesse de ce Parti, je vivais et considérais les événements à travers le prisme patriotique. J’ai de même découvert cette histoire à travers les résultats auxquels elle avait abouti. En effet, tout ce qui advint depuis 1959 — et continue d’ailleurs aujourd’hui à advenir — n’est que le fruit de germes semés à une époque antérieure, s’étendant sur un siècle entier. Rien de ce dont nous bénéficions ou souffrons aujourd’hui dans notre vie nationale ne saurait être compris s’il n’est appréhendé dans la série d’événements s’étalant sur tout un siècle.
J’aurai donc vécu cent ans au niveau de la mémoire nationale. Cent ans durant lesquels j’aurai été successivement récepteur, acteur, chercheur, écrivain et enfin mémorialiste. Aussi, dans une telle situation où la mémoire personnelle est indissociablement unie à la mémoire collective et nationale, l’oubli n’aura-t-il aucun effet perceptible sur la remémoration des événements.
Le facteur de l’oubli étant ainsi écarté, pensons-nous, considérons à présent la question de l’autocensure.
7- Problème de l’autocensure
La gouverne de la véridicité soulève le problème de l’autocensure, notamment lorsque des individus, vivants ou décédés, sont en question. Certaines critiques -émanant de philosophes- mettent en doute l’authenticité de la connaissance historique, alléguant le fait que l’événement historique est un acte humain, et que, partant, il n’est possible d’en acquérir une véritable connaissance que si l’on est parfaitement au fait des positions adoptées par les acteurs dudit événement, c’est à dire des mobiles et intentions qui avaient présidé à leurs actes (Collignon).
C’est une hypothèse qui s’avère légitime dans des cas où sa réalisation est impossible, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de personnes décédées, dont nous ignorons tout sinon ce qu’elles auront laissé savoir d’elles-mêmes ou ce que les autres auront dit à leur charge ou en leur faveur. C’est le cas, par exemple, d’un Hâture al-Rashîd ou d’un Napoléon Bonaparte. Il en va tout autrement lorsqu’il s’agit de personnes que l’on aura connues de si près, avec lesquelles on aura partagé la même expérience, et dont on sait les faiblesses autant que les points forts, les animosités qui rongent leur cœur, les convoitises et ambitions qui président à leurs actes. Dans de tels cas, la situation est différente : s’il est légitime que la philosophie critique récuse la connaissance historique sous prétexte que l’historien ignore les mobiles et intentions des acteurs, ce dernier peut en effet tout aussi légitimement répliquer que c’est justement la connaissance — non l’ignorance — des mobiles et intentions des acteurs politiques qui fait obstacle à l’édification de la vérité historique.
En effet, l’ignorance des mobiles et intentions des individus offre à l’historien la liberté d’analyse et d’interprétation, et l’oblige à rechercher l’objectivité, sollicitant, aux événements et aux attitudes, des motifs et des raisons externes au sujet dont ils auront émané. Autrement, sa tâche d’historien ne serait pas possible.
Celui qui est au fait des circonstances et informations ignorées par l’historien, ne peut, quant à lui, procéder à l’effort d’analyse et d’interprétation. Il n’est disposé, tout au plus, qu’à révéler ou à taire. S’il opte pour le premier choix, il sera nécessairement considéré comme partisan ou opposé : son témoignage fera fatalement l’objet de critiques. Si au contraire il choisit de taire, il sera le premier à remettre son propre témoignage en question. Quant à ceux qui le savent — ou croient le savoir — avisé, ils l’accuseront de manquement.
Cela étant, est-il donné à l’homme de vivre en solitaire ? Un acte sincère ne peut-il parfois porter préjudice aux autres, nuire à leur authenticité, entacher leur honneur ? L’auteur des Mémoires politiques ne devrait-il pas, en fait, observer la règle qui soumet la pratique de la politique — pratique à laquelle ce genre d’écrits ne saurait échapper — aux principes de la morale ? Déterminer la finalité visée par ces Mémoires, est le seul moyen pouvant aider à résoudre le dilemme.
Le but assigné à ces Mémoires n’est nullement dicté par un quelconque désir de règlement de compte. Mes relations avec mes amis d’hier et d’aujourd’hui ne recèlent rien qui puisse susciter un tel comportement « assassin ».
Lorsque j’avais pris, il y a quelques années déjà, la décision de rédiger ces Mémoires, j’étais mû par la volonté de contribuer aux efforts visant à consigner les péripéties de l’action nationale, de la lutte pour l’indépendance et la démocratie dans ce pays, surtout dès lors que je remarquais, chez la nouvelle génération, un besoin grandissant de connaître les détails du parcours historique moderne dont émane le présent qu’elle vit, et qui influencera, pour longtemps encore, son avenir.
Il m’aurait été loisible d’ajourner pour encore des mois, voire des années, la mise en exécution de ce projet de Mémoires, si je n’avais senti qu’il était de mon devoir d’y procéder sans plus tarder. En effet, nombreux sont aujourd’hui les écrits publiés dans la presse, sous forme de mémoires ou d’entretiens au sujet des expériences vécues par certains militants, dans les prisons et centres de détention comme au sein de l’action politique. Phénomène important qui, sans conteste, traduit un climat sain. S’il n’est pas opportun de contredire les propos relatant l’expérience personnelle de l’individu, les digressions et compléments qui accompagnent ces propos sont toutefois sujets à discussion dès lors qu’ils traitent de l’histoire générale de la collectivité, de la société ou de l’Etat, car ces dimensions ne reflètent plus la seule expérience personnelle du narrateur, mais également la connaissance qu’il a de tel ou tel autre aspect de l’expérience collective.
De fait, je me suis parfois trouvé en opposition avec certaines de ces publications, leur contenu ne représentant pas la vérité telle que je la conçois de ma propre optique. C’est pourquoi il me parut convenable de présenter mon point de vue, qui sera sans doute différent, voire opposé, à d’autres, sans toutefois prétendre être le seul à procéder de la vérité pure et absolue. Tout au plus, j’espère contribuer ainsi à la servir.
Cependant, qu’est ce que la vérité, dans un tel domaine ?
Je suis persuadé que, quelque objectives et laborieuses que puissent être nos investigations, nous n’arriverons jamais à dépeindre véritablement la réalité des événements. Aussi me suffis-je à dire que la vérité dans ce domaine réside — à mon sens — exclusivement dans ce qui contribue de manière efficace à constituer une vision claire et saine de l’avenir : tout ce qui, dans notre passé, est susceptible de conforter cette vision, est alors une vérité digne d’être proclamée. En revanche, tout ce qui ne me semble pas — du moins pour le moment — remplir cette fonction serait, consciemment ou non, passé sous silence.
Il est advenu des choses dont je n’ai plus souvenir
prévois donc le bien et fais-toi grâce des détails,
disait le poète soufi.
Attitude pragmatique ? Peut-être bien, mais patriotique, elle l’est sans aucun doute.
D’aucuns objecteront : mais que vient faire le patriotisme, quand il est question de vérité ?
Interrogation à laquelle je n’irai pas chercher à donner une réponse théorique ni politique, encore moins philosophique, tant la réponse émane du fond de l’expérience même — entendre mon expérience politique — voire de ce qui fonde historiquement et subjectivement cette expérience dans mon âme et dans celles des citoyens de ma génération, enrôlés dans le Mouvement national sous le protectorat français. Durant la première période de ma jeunesse — étape de l’action patriotique spontanée et quotidienne, que ce fût en famille ou à l’école, avec mes congénères adolescents — je ne faisais aucune distinction entre patriotisme et politique. Mais le hasard voulut que ma majorité (18 ans) coïncidât avec la crise politique et nationale qui devait aboutir à la déposition puis à l’exil de S.M. Mohamed V vers Madagascar en 1953. C’est dans le tumulte de cette crise, et à travers ses péripéties, que s’est créée en moi cette inclination à faire la distinction entre nationalisme/patriotisme et politique.
8- Vérité politique et attitude patriotique
En l’été 1953, je venais de finir ma 2ème année de collège à Casablanca. Comme tous les Marocains, grands et petits, je suivais les développements de la crise qui sévissait alors au pays, et qui devait culminer durant le mois d’août, lorsqu’il apparut que les autorités françaises étaient bien décidées à déposer Mohamed V, le souverain patriote, pour placer sur le trône un personnage totalement coupé du Mouvement national et entièrement disposé à jouer le jeu de l’occupant. La cause était donc celle de tous les Marocains. Du moins, celle de tous les Marocains patriotes.
Ce n’est nullement ici l’occasion de relater l’état d’âme que nous autres, élèves des écoles nationales, vivions à cette époque-là. Un souvenir surgit toutefois, bref, mais assez significatif de cet état d’âme : un soir, j’étais en compagnie des miens, assis dans la salle de séjour, à écouter les informations de vingt heures à la BBC. Je me souviens encore que le speaker avait entamé son journal par une déclaration du ministre français des affaires étrangères — à l’époque Georges Bidault — dans lequel il affirmait, d’un ton qui paraissait sans équivoque, que la France « n’envisageait pas de déposer le roi Mohamed V ».
Il me serait bien difficile de dire les sentiments de bonheur, de réconfort et de fierté dont je me sentis alors submergé. C’était bien la station de Londres, alors connue pour son impartialité vis-à-vis de la cause nationale marocaine. Je n’avais plus le moindre doute : Mohamed V demeurerait, tel qu’il était, roi du Maroc.
Pourtant, deux jours plus tard, Mohamed V était déposé. On eût dit un acte délibérément et personnellement décidé par Georges Bidault lui même !
Depuis lors, s’est ancrée dans mon esprit l’idée que le contraste entre les propos des politiciens et leurs actes pouvait atteindre la contradiction diamétrale, nourrie de mensonge ! Cependant, le mensonge politique criard n’ébranla nullement ma confiance en la politique au sens général du terme, et ce, pour une raison simple mais fondamentale : la politique, dans mon champ de pensée, comme dans celui de ma génération de jeunes patriotes, signifiait avant tout l’action patriotique. Pratiquer la politique équivalait, dans l’optique de notre pensée, à s’enrôler dans le Mouvement national et, partant, à s’engager dans la lutte menée contre l’occupant. C’était dans ce sens que les autorités coloniales françaises au Maroc usaient du terme politique lorsqu’elles arrêtaient les citoyens, les jugeaient ou les exilaient : le motif évoqué était dans la plupart des cas faire de la politique, expression équivalente à la participation à l’action nationale contre le protectorat français.
Je puis sincèrement affirmer que c’est cette vision faisant de la pratique de la politique un équivalent de l’action nationale qui gouverne encore aujourd’hui mon comportement politique. L’enchevêtrement entre politique/patriotisme et nationalisme s’était produit dans mon esprit dès ma première enfance, quand mon père procéda à mon transfert de l’école française à l’école nationale libre, Madrasat al-Nahda al-Mohammadiya, « Ecole de la Renaissance Mohamédienne » à Figuig, mon village natal. J’avais alors huit ans. S’inscrire à cette école ou y enseigner signifiait expressément l’adhésion au Parti de l’Istiqlal.
La signification du mot Parti n’était pas claire dans notre esprit, mais Parti et Action nationale/patriotique étaient pour nous parfaitement synonymes : qu’untel fût connu pour être « du Parti » ne signifiait pas qu’il soutenait quelque groupe donné contre un autre, mais plutôt qu’il était enrôlé dans l’action nationale pour l’indépendance.
Ce transfert de l’école à la medersa me secoua profondément. Ma vision des choses en fut dès lors spontanément marquée. Je ressentis tôt un tel effet, en fus satisfait et l’adoptai — ou peut-être s’imposa-t-il à moi, nulle différence — comme choix définitif.
J’avais tôt pris conscience de la portée profonde d’un tel changement. A l’école française, nous étudiions — le Français, bien évidemment — dans un livre de lecture intitulé Le Lyonnais. Je ne sais d’ailleurs plus si c’était là le nom du livre lui-même ou celui de son auteur. Quoi qu’il en fût, tous les textes de ce livre traitaient de la France, sa culture et son histoire. Je me souviens de ce texte intitulé Nos ancêtres les Gaulois, où il était bien évidemment question de la Gaule, notre patrie. Un autre texte, que nous devions apprendre par cœur -était-ce un poème ou texte en prose, je ne le sais plus- faisait l’apologie de la France et vantait ses gloires. Datant du début des années quarante du XXe siècle, il reflétait le climat de la seconde guerre mondiale.
En revanche, lorsque j’intégrai la medersa Mohamédienne (du nom du roi Mohamed ben Youssef), la première activité que nous effectuions le matin aussi bien que l’après midi avant de rejoindre les salles de classe était de se tenir debout en rangs serrés, face au portail de l’école, et de réciter, entre autres, les deux chants nationaux alors célèbres, dont l’un commençait par : « Notre Maroc, notre patrie ; j’y sacrifierais ma vie » et le second ainsi : « De nos montagnes, la voix des hommes libres s’élève, nous appelant à l’indépendance ». Le livre de lecture était quant à lui intitulé Lecture illustrée. De tendance patriotique, il était imprimé au Liban — peut-être bien dans le dessein de supplanter le livre français, le Liban étant alors lui aussi sous la domination française.
C’est cette interpénétration entre les dimensions patriotique et politique dans mon conscient qui explique, me semble-t-il, de nombreux aspects de mon comportement au sein du Parti, et de mes positions politiques. Sans fausse modestie aucune, je puis dire que tout en admettant être sujet à l’erreur et à toutes les formes de faiblesse humaine dans le domaine politique comme ailleurs, je ne conçois nullement pouvoir adopter un comportement opportuniste quel qu’il soit. Même ce que l’on convient d’appeler « saisir les occasions » — comportement par ailleurs fort en usage dans les milieux de la politique — est pour moi chose inconcevable. C’est là une attitude personnelle à laquelle je ne trouve d’autre d’explication que ce principe, évoqué plus haut, qui a toujours présidé à mon comportement politique, celui de ne jamais séparer politique et patriotisme.
De toute évidence, ce critère et ce comportement ne sont pas exclusivement miens. Bon nombre de citoyens de ma génération — ainsi, sans doute, que de celles l’ayant précédée et suivie — auront en fait opté pour la même conduite, tout en restant, pour la plupart, des militants méconnus. Combien parmi eux n’auront pas eu cette chance, que j’ai moi-même eue, d’accéder à l’univers de la vie nationale politique et culturelle.
9- La position patriotique gouvernant la position politique
Mais quels qu’aient pu être les facteurs et conditions qui auront favorisé ma situation dans les domaines politique et culturel — chance que j’attribue personnellement au pur hasard — c’était bien ce comportement évoqué plus haut, comportement en vertu duquel les principes patriotiques gouvernent la position politique, qui était, me semble-t-il, derrière ce sentiment d’être trop proche de mon sujet, sentiment que je déplorais plus haut, et qui m’empêchera d’user de l’expression de loin dans mes Mémoires politiques, à l’instar de ce que j’avais fait dans Archéologie de la mémoire.
C’est, je l’ai déjà dit, ce sentiment d’être trop proche qui défie, au fond de moi-même, le principe de la véridicité. En d’autres termes, c’est une proximité où le comportement patriotique met continuellement à mal la pratique politique. De fait, cet état permettant à la position patriotique de compromettre celle politique, d’y présider et de l’orienter, est un état que j’ai toujours vécu et continue à vivre.
Ce serait peut-être anticiper que d’illustrer de suite mes propos par des exemples. Je me permets néanmoins d’évoquer trois situations qui me paraissent édifiantes.
● Le procès des membres du Bureau politique.
Bon nombre de lecteurs avertis se souviendront sans nul doute de cet article intitulé : « Une aberration politique qu’il faudrait corriger par un retour à la position patriotique », que j’avais publié dans le numéro du 9 août 1991 du quotidien al-Ittihâd al-Ishtirâkî, à propos de la question du Sahara marocain.
Par aberration politique, j’entendais la solution adoptée par les Nations Unies, savoir le référendum ; par position patriotique, les liens d’allégeance dont la cour internationale de La Haye avait confirmé l’existence entre les tribus sahraouies et le Roi du Maroc. C’était un article dont la langue se voulait aussi prudente que modérée. Mais ceux qui étaient chargés de « déchiffrer » les textes de ce genre pour en présenter un compte rendu aux « autorités compétentes » ne devaient pas ignorer que l’article réitérait d’une autre manière la position de l’USFP, qui rejetait la solution du référendum : position qui devait valoir arrestation et jugement à feu Abderrahim Bouabid et aux membres du Bureau politique.
Par la date de sa parution autant que par son contenu lui-même, l’article était adressé de façon directe à l’attention de feu Hassan II.
Concernant la date, j’avais choisi, à dessein, la journée du 9 août 1991, une dizaine de jours seulement avant l’occasion du 20 août, date symbole de la position patriotique au Maroc, et de la fidélité — aussi bien du Roi lui-même que du peuple — aux termes de l’allégeance. Là encore, la position patriotique mettait à mal l’initiative politique, celle que le Maroc avait prise en approuvant le principe du référendum lors du sommet de Nairobi.
Une autre gêne implicite : feu Abderrahim et les membres du bureau politique venaient d’être injustement arrêtés et jugés, avec pour seul crime de s’être montrés fermement attachés à la position patriotique et opposés à l’opportunisme politique. Certains camarades qui lurent l’article le jour de sa parution jugèrent que j’avais dépassé certaines « limites » et que cela allait entraîner des « suites », voire engendrer des poursuites, de la part du « Pouvoir ». Je ne m’en inquiétais pas outre mesure. Dans tout ce que j’avais écrit (que ce fût en mon propre nom ou en celui du quotidien ou du Parti, et Dieu sait si j’ai abondamment écrit), je restais toujours attaché au principe de « mettre la politique à mal par le recours à la position patriotique ». Et c’est d’ailleurs justement pour cela que rien de tout ce que j’ai pu écrire n’aura jamais entraîné de réaction négative, du genre saisie du journal, arrestations ou autres. En m’exprimant, je prenais le soin de le faire de façon à laisser apparaître clairement que la position patriotique compromettait les considérations politiques conjoncturelles.
Or, ce principe n’ayant pas été observé dans la formulation du communiqué du bureau politique au sujet du référendum (le texte original du communiqué avait été rédigé en français), le résultat fut l’arrestation, le procès et l’exil à Missour.
● Communiqué du troisième congrès national
Le second exemple auquel je voudrais faire allusion, bien qu’il fût chronologiquement advenu avant le premier, se rapporte au texte du communiqué politique du troisième congrès (1978). Un grand tapage avait été suscité par le communiqué dès que j’en eus donné lecture dans la salle du congrès, au milieu d’applaudissements et d’ovations qui ébranlèrent certains dans nos propres rangs et déroutèrent les agents de police et des services secrets qui encerclaient les lieux.
Le texte de ce communiqué demeure encore à ce jour quasi- confisqué dans certains milieux de notre Parti, en raison de sa prétendue violence.
Suite au tumulte provoqué par la lecture dudit communiqué, des échos parviendront au Palais, amplifiant — à tort, mais à dessein — l’événement. Certains éléments tenteront même de saisir l’occasion pour pousser feu Hassan II à prendre position contre l’USFP. De fait, selon nos sources, d’aucuns chercheront à faire s’envenimer davantage la situation, pour qu’elle dégénère en de nouvelles arrestations. Je répliquai dès le lendemain par la publication d’une série d’articles où je m’efforçais d’expliciter le contenu et les visées du communiqué, ce qui amena certains à conseiller au Roi de ne pas prendre ouvertement position contre l’USFP avant que la série fût achevée. Au terme de ces articles, qui s’étalèrent sur quelques jours, l’opinion qui dominait la réunion des « autorités compétentes » — opinion défendue par certains dont je préfère pour le moment taire les noms — fut que le contenu du communiqué, tel que son propre auteur l’avait explicité, ne déviait en rien de sa ligne de visée habituelle. Là encore, le même principe prévaudra, celui mettant la politique à mal par le biais de la position patriotique. Aucune réaction négative ne sera enregistrée à l’égard de l’USFP.
● Le projet du gouvernement d’alternance sous la présidence de feu Abderrahim Bouabid
La troisième péripétie dont j’aimerais exposer certains détails et pendant laquelle le même principe triomphera, se rapporte à une proposition que feu Abderrahim m’avait faite. Membre du Bureau politique, je venais d’être chargé de mettre fin au différend qui opposait certains membres du Bureau à ceux qu’ils nommaient « le groupe Ben Amr ».
Je me rendais souvent chez feu Abderrahim, en dehors des réunions du Bureau politique — habitude qui d’ailleurs se perpétuera même après ma démission dudit Bureau. Nous trouvions ainsi l’occasion de soulever des questions que les conditions des réunions officielles ne permettaient pas toujours d’évoquer.
Une fois, en me raccompagnant, il me prit la main, comme que nous parvenions à la porte, et me souffla : « On a pris contact avec moi. On nous propose de participer au gouvernement ».
- Comment, à quelle occasion et selon quelles conditions ? l’interrogeai-je.
Il se mit alors à m’expliquer. C’était, en gros, le genre d’alternance qui allait avoir lieu, vingt ans plus tard, sous la présidence de notre frère Abderrahmane Youssoufi.
- Personnellement, je n’y vois aucun inconvénient, répondis-je quand il eût fini. D’autant plus que nous te savons tous parfaitement capable de remettre cet engagement en question si tu le juges nécessaire. Le problème reste cependant de convaincre les camarades, et plus particulièrement ceux du Comité central, car je ne pense pas qu’ils acceptent.
- C’est là ton rôle, me lança-t-il. A toi d’essayer de les convaincre.
Après avoir pris le temps de sonder indirectement les opinions au sein du Comité, je revins retrouver feu Abderrahim :
- fruit n’est pas encore mûr.
- Le Nous sommes un Parti démocratique, dit-il. Nous pouvons soumettre la question au scrutin : si la majorité approuve, la minorité sera bien obligée de suivre.
- Dans ce cas, dis-je, je serais avec la minorité et je ne suivrais pas.
- Et pourquoi donc ? me demanda-t-il, souriant.
- Parce que, répondis-je, le principe selon lequel je suis, et à propos duquel nous nous sommes entendus, est que chaque fois qu’une quelconque attitude ou prise de position politique viendrait à menacer l’unité du Parti, il faut opter pour l’unité du Parti.
- Tu as raison, dit-il. Laissons donc les choses mûrir. D’ailleurs, je n’ai pas moi non plus une confiance absolue en les garanties proposées.
● Youssoufi et les consultations à propos de l’expérience d’alternance
La même situation devait se produire à nouveau avec le camarade Abderrahmane Youssoufi, quand on lui proposera de conduire l’expérience de l’alternance. Comme chacun sait, il effectuera de larges consultations avec d’anciens responsables de l’UNFP, y compris ceux qui avaient depuis longtemps choisi de se placer en dehors du Parti.
Quand ce fut mon tour, j’exposai mon point de vue :
« Deux alternatives sont à envisager : entreprendre l’expérience dès maintenant, ou attendre encore. Les arguments qui fondent l’une et l’autre positions sont, il est vrai, aussi pertinents les uns que les autres. J’opte néanmoins personnellement pour l’ajournement de la participation. Mais, si tu penches pour la première alternative, je ne te demanderai pas de te justifier, car ce qui est décisif dans pareilles situations n’est pas la force des arguments, mais la confiance. Or, ma confiance en toi, aujourd’hui comme par le passé, est inébranlable. Je suis le premier à savoir que tu t’en irais si tu jugeais inutile de continuer. L’aval du Comité central, avec une large majorité, me semble toutefois requis, afin d’écarter tout danger de scission au sein du Parti. »
Je réitérai devant lui mon principe, celui consistant à opter pour l’unité du Parti à chaque fois qu’une attitude ou position politique viendrait à menacer cette unité
- Je ne donnerai mon consentement, dit-il, qu’après avoir obtenu le consentement du Comité central, ainsi que des responsables de notre Parti qui ne sont pas membres du Comité.
De fait, le consentement sera quasi-total.
D’aucuns s’interrogeront pourquoi je n’avais pas observé le même principe à propos de la scission d’avec le Parti de l’Istiqlal le 25 janvier 1959.
Je préfère présenter d’abord les textes qui relatent les circonstances de ladite scission et de la constitution de notre Parti, l’UNFP. La réponse à la question posée sera donnée à la conclusion de ce livre.
***
Le lecteur se sera peut-être demandé si, avec toutes ces digressions, je n’ai pas outrepassé les limites de ce préambule. En réalité, elles étaient nécessaires pour délimiter le cadre dans lequel j’interviens. Certes, j’ai soulevé la question de la méthode ! L’occasion m’a été offerte maintes fois, dans des écrits antérieurs, d’élucider le rapport méthode/vision, et de montrer que c’est la vision que l’on a de tel ou tel sujet, qui détermine la méthode à choisir pour le traiter. Je devais donc exposer la vision dans laquelle s’inscrivent les Mémoires politiques, mémoires que je puis à présent — après les explications fournies — qualifier également de patriotiques.
Ces mémoires ne sont donc point du genre qu’écrivent les chefs d’Etats, les leaders des partis politiques ou, de façon générale, les acteurs politiques, et dans lesquels ils exposent des faits relatifs à leur vie politique, en mettant en lumière les événements auxquels ils ont pu se trouver associés.
Ils ne sont pas non plus de ces écrits historiques, où l’auteur s’évertue à prendre ses distances vis-à-vis des événements qu’il relate. Ils ne sont en rien semblables aux écrits autobiographiques où l’on expose — à la personne grammaticale de son choix — l’expérience personnelle que l’on a pu avoir d’un domaine donné, ou, si l’on en est capable, de tous les domaines de sa vie.
Ces Mémoires se veulent une lecture qui rallie souvenirs, opinions et analyses concernant le mouvement interne qui anima le nationalisme marocain depuis sa naissance. Nous ne traiterons que de façon lapidaire de la lutte de ce mouvement contre l’Autre, l’Etranger ; nous concentrerons notre attention sur l’évolution interne du mouvement et sur les relations entre ses différentes composantes. Par Mouvement national, nous n’entendons pas uniquement les Partis qui luttèrent pour l’indépendance et qui aujourd’hui encore luttent pour la démocratie, mais également l’Institution monarchique qui prit et prend toujours part, d’une façon ou d’une autre, à ces luttes.
Une lecture parmi tant d’autres, certes, mais qui se distingue à mon sens par ceci qu’elle représente — telle que je l’ai vécue — la position patriotique en politique, relatant sa propre histoire, celle de la lutte pour un Maroc libre, démocratique et progressiste.