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Présentation

 

A propos de cette série

 

De faible volume, les livres composant cette série contiennent cependant des textes qui — du point de vue de leur auteur au moins — revêtent une importance extrême, autant pour le parcours politique et intellectuel propre à l’auteur lui-même qu’au regard des informations qu’ils fournissent et de la signification historique qui en ressort.

De fait, ces textes ne sont pas tous récents. Ils ont été écrits entre 1959 et 2002, couvrant ainsi plus de quatre décennies d’une activité intense et continue. Durant ces quarante-quatre années — que la magie de la mémoire sait si étrangement raccourcir  le champ de cette activité fut la politique et la culture, ou la culture et la politique, si l’on veut, les deux étant intimement liées dans l’expérience personnelle de l’auteur, et donc présentes dans sa pensée et dans sa conscience.

S’agit-il là d’une inconsciente volonté de tenir la promesse faite, dans notre ouvrage Archéologie de la mémoire de continuer à faire parler les souvenirs dans le domaine politique et culturel, après que ledit ouvrage eut couvert le parcours de l’enfance et de la jeunesse ?

Non et oui.

Non, car ce ne sont point là des mémoires politiques ou culturels, que l’on pourrait assimiler à une autobiographie, archéologique ou autre.

Oui, car les textes constituant cette série sont de trois sortes, certains relatant des mémoires politiques, d’autres exposant des points de vue intellectuels et culturels, d’autres enfin qui, pour être situés « sur les berges » de l’autobiographie, en sont complémentaires.

Nombre de ces textes ont déjà été publiés, soit au Maroc, sur les colonnes de journaux et autres publications nationales (dont certaines, tel al-Tahrir (avril 1959 - juillet 1963), ont depuis lors disparu des kiosques), soit en Orient, dans des publications très peu connues à l’échelle locale. Pour les uns comme pour les autres, le passage fut rapide, l’oubli eut vite fait de submerger articles et commentaires.

Au regard de leur contenu et leurs liens avec la pensée de l’auteur, ces textes se subdivisent également en trois parties : les uns sont des essais ou études, fruits de réflexions antérieures ; les autres découlent de réponses suscitées par des questions soulevées par des amis ou des collègues (dans le cadre de colloques organisés pour discuter tel ou tel de mes ouvrages), et s’apparentent par là au genre « entretien » ; les derniers, enfin, commentaires ou souvenirs, n’auront été écrits que pendant la préparation de ces textes à l’impression, et sont donc inédits.

Mais quels qu’ils soient, ces textes ne sont, de l’avis de leur auteur, pas moins importants que les ouvrages qu’il a déjà publiés ou qu’il publiera, si tant est qu’il lui soit encore donné de le faire.

En effet, tout en jetant de la lumière sur bien des questions évoquées dans les ouvrages parus, ces textes peuvent servir de préambules à d’éventuels mémoires politiques ou autres. Ils sont flanqués de « témoignages » émanant de ceux qui me posaient les questions lors d’entretiens réalisés depuis les années 1980. Reflétant avec une franche précision les préoccupations politiques et culturelles de l’époque, ces témoignages traduisent également l’accueil réservé à mes ouvrages en général, et constituent pour moi une indéniable source de fierté, quoique certains d’entre eux, par excès de louange, froissent presque la modestie.

En les publiant, je ne suis point enivré par quelque goût des compliments, car l’on ne saurait être sensible aux compliments sans perdre ses soucis intellectuels, et sans se sentir placé en attribut ayant perdu tout lien avec le sujet. Si je publie ces témoignages, c’est uniquement par souci de fidélité scientifique, car ces écrits, ayant servi de présentation aux entretiens, traduisent l’opinion de leurs auteurs et doivent donc être publiés tels quels sans aucune modification de ma part. De plus, il s’agit là d’une matière première qu’il sied de conserver afin qu’elle puisse aider d’éventuels historiens à mieux distinguer les traits de la vérité qu’ils voudront peut-être découvrir.

L’on se demandera probablement pourquoi j’ai choisi de publier ces Mémoires sous forme de petites brochures mensuelles, au lieu de les assembler dans un volume unique. C’était bien ce que je comptais faire. Seulement, en passant en revue tous les textes, ainsi que les commentaires et explications qui devaient les accompagner, je me rendis compte que, publiés en volume de format standard (17 x 24), ils dépasseraient les sept cents pages, volume qui ne convient certainement pas à une série d’essais, d’articles et d’entretiens. Les répartir en quatre ou cinq volumes distincts ? Je le ferai certes pour l’édition à paraître en Orient, mais non pour celle destinée au lectorat marocain, et ce pour une raison simple, celle du prix à l’achat. Ces écrits sont en effet surtout destinés à ces jeunes Marocains qui, à plus d’une reprise, ont exprimé le besoin d’en savoir davantage sur l’activité politique dont le Maroc fut le théâtre depuis son indépendance, et qui a fondé et continue à marquer la réalité politique du pays. J’espère que cette série contribuera un tant soit peu à combler le vide existant en cette matière, et qu’elle servira de complément documentaire à qui voudra, parmi ces jeunes gens, mieux comprendre l’expérience politique que j’ai personnellement vécue et les thèses ou opinions que j’ai pu exposer dans mes ouvrages.

Reste une autre question à laquelle j’estime avoir l’obligation de répondre : pourquoi maintenant, non plus tôt, ni plus tard ?

Dans Archéologie de la mémoire, j’avais promis aux lecteurs de me mettre à la rédaction de mes mémoires politiques et culturels. Quand j’eus fini le dernier volume de la Critique de la raison arabe, consacré à l’analyse des systèmes de valeurs dans la culture arabo-islamique, et que l’ouvrage eut paru, l’idée de rédiger lesdits mémoires me revint, tenace. Je résolus alors de commencer par les mémoires politiques, qui me parurent être plus à propos. Pendant un moment, je me demandai comment il fallait m’y prendre, puis, me représentant l’histoire de mon activité politique — essentiellement centrée sur le champ de l’activité théorique exercée pour la plus grande partie sur les colonnes de la presse de l‘Union Nationale des Forces Populaires (UNFP), après la « scission » qui devait séparer ce mouvement d’avec le parti l’Istiqlal en 1959, et la parution, cette même année, de al-Tahrir, organe du nouveau parti — je me dis qu’il suffisait de revenir à ce quotidien aujourd’hui disparu, qui constitue pour moi une mémoire vivante que l’oubli ne saurait ternir.

C’est ce que je fis, en effet. En survolant les vieux numéros reliés du quotidien, depuis sa première parution, le 2 avril 1959, je me pris à revivre les faits comme s’ils se déroulaient sous mes yeux. L’espace d’un instant, le passé renaissait, bousculant le présent, la conscience d’antan — ou que je croyais telle  rejaillit dans ma pensée, se révélant une présence continue, défiant le temps, non seulement au regard des réalités du passé qui perdurent dans le Maroc actuel, mais également à travers mes textes publiés sur les colonnes de al-Tahrir depuis sa première parution : autant ceux que je signais d’un pseudonyme, que ceux que je publiais sous mon propre nom — étant des analyses personnelles, dans lesquelles je ne voulais pas engager la responsabilité des dirigeants de l’UNFP et de la direction du journal  ou encore ceux que je ne signais pas, étant donné que même lorsqu’ils étaient écrits sur mon initiative, je les publiais au nom du Parti, en ma qualité de Secrétaire de la rédaction et de membre responsable au sein de différentes instances du Parti.

La découverte de cette présence continue fut pour moi une source d’étonnement. D’une part, en effet, je ne peux que reconnaître qu’ils expriment ce que je pense à présent des réalités d’aujourd’hui, exactement comme ils exprimaient, il y a des décennies déjà, ce que je pensais de celles d’alors. D’autre part, je me rends compte que je suis absolument incapable de voir la moindre différence entre ces textes et ceux que j’écris aujourd’hui : le style est le même, la construction logique aussi, et ce, à quarante-quatre années de distance ! Mon émotion de faire cette découverte fut telle qu’elle me fit revenir à l’esprit une image lointaine : j’écoutais ma grand-mère paternelle qui me contait ses souvenirs, des souvenir où revenaient des noms, tels Moulay Abdelaziz, Bouamama, Bouhmara, etc., qui sonnaient étrangement dans les oreilles de l’adolescent que j’étais. S’arrêtant soudain, la chère vieille disparue lança, dans un soupir : « Dieu ! Que d’eau j’ai vu passer sous les ponts ! »

Je ne souffre d’aucune phobie de l’âge, ni ne crains la mort plus qu’il ne sied à un vivant. Pourtant, pendant que je parcourais ces textes vieux d’un demi-siècle, une petite voix me susurrait, insistante : « Dieu ! Que d’eau j’ai vu passer sous les ponts ! »

Cela vaut évidemment pour les textes des années cinquante et soixante, ceux écrits plus récemment étant de toute manière une sorte de « prolongation » du présent vers le passé. Ces derniers sont de deux types, les uns ayant été « pensés tout bas », comme je l’ai déjà dit, puis révélés par écrit, les autres, issus de dialogues différents, étant « pensés tout haut », pour être publiés par mes interlocuteurs sur les pages des revues et journaux, sans que j’aie eu, entre-temps, l’occasion d’en prendre connaissance. En parcourant ces dialogues, je me surpris à y lire des choses que je suis certes censé avoir dites, mais dont je n’avais absolument plus le moindre souvenir. Des idées qui, pour être énoncées en réponse à des questions posées sur le vif, ne m’en firent pas moins l’effet d’un trésor que vous découvrez soudain dans votre jardin et qui, comble du bonheur, se révèle être la propriété légitime de votre famille ! C’était en effet un trésor qui m’appartenait, que j’avais moi-même fait ! Un trésor où je trouve aujourd’hui des idées qui pourraient servir de matière première à de nouveaux écrits, mais aussi des propos qui expliquent et éclaircissent biens des idées déjà énoncées dans mes ouvrages.

Par ailleurs, mes lecteurs — avec qui j’ai toujours eu l’habitude de partager mes projets politiques et culturels  me permettront aujourd’hui de leur faire part de ce qui m’a fait me sentir véritablement être quelqu’un qui a « vu passer de l’eau sous les ponts ». Ce faisant, je leur présenterai ces textes de manière à leur communiquer, d’une manière ou d’une autre, mes idées vis-à-vis des soucis du présent. Pour leur rendre la tâche plus aisée, je ne m’astreindrai pas au seul enchaînement chronologique des faits, mais m’efforcerai de rester également attaché à l’unité du thème traité.

C’est ainsi que les textes reflétant ma conscience politique et ma manière d’appréhender les faits auxquels j’ai pu prendre part ou dont j’ai été témoin, constitueront la première partie de mes mémoires politiques. D’autres textes suivront, qui retracent les différentes étapes et divers tournants de ma conscience culturelle et idéologique, reflets des fluctuations de la vie publique durant les cinq dernières décennies de ma vie.

J’ose espérer ne point les décevoir.

Mohamed Abed al-Jabri