Prétendu « Complot »
contre le Prince héritier !
1- Un faux complot qui en cache un vrai
Il était évident que l’arrestation de Baçri et Youssoufi constituait l’amorce d’une vaste campagne de répression contre les Résistants, l’une des trois forces principales formant l’UNFP. C’est ainsi que, le 17 décembre, quarante-huit heures seulement après l’interpellation des deux leaders, le Résistant connu sous le nom de Michel Lahrizi (Haj Jilali Lahrizi de son vrai nom) sera enlevé. Ce Résistant se distinguait de ses camarades par le fait qu’il avait une certaine culture, vu qu’il avait obtenu en France une licence ès sciences juridiques. Aussitôt rentré à la fin de ses études, il avait rejoint les rangs de la Résistance. Le ministère de la Justice niera avoir la moindre connaissance de l’enlèvement. Autant que nous en sachions, son sort reste à ce jour indéterminé.
L’exécution du complot à grande échelle ne s’amorcera cependant que vers le milieu du mois de février, lorsque les arrestations toucheront les grands Résistants, ainsi que les éléments de l’Armée de Libération qui oeuvraient dans les parties occidentale (Saqia al-Hamra et Wadi al-Dahab) et orientale (Tafilalet) du Sahara marocain. On mettra à profit le séisme d’Agadir -29 février 1960- pour dissoudre cette Armée qui, comme chacun le sait, avait réussi à libérer la totalité du territoire de Saqia al-Hamra, l’armée espagnole n’y conservant alors plus que quelques rares présides.
Par ailleurs, les Résistants arrêtés seront accusés de comploter pour attenter à la vie du Prince héritier. Dans un numéro du journal Les Phares que publiait Ahmed Rédha Guédira, directeur du Cabinet du Prince héritier, on pouvait en effet lire qu’« un membre de la Résistance s’est présenté aux services de la Gendarmerie royale pour dévoiler un complot savamment préparé, ayant pour but d’attenter à la vie du Prince héritier. » L’article ajoutait que ledit Résistant avait même « fourni la date et le lieu prévus pour l’exécution du complot ». Le journal de Guédira demandait que l’on poussât les investigations « jusqu’à parvenir aux chefs ; autant dire à la tête de la vipère ». Seulement, l’on ne révèlera jamais le nom du fameux confesseur. Jamais aucun d’entre les détenus ne sera confronté à lui. Jamais il ne sera cité à aucune étape de « l’instruction » !
Certains Résistants se verront également accuser de port illégal d’armes. Al-Raï al-Am ne tardera pas à donner la réplique, expliquant qu’il s’agissait simplement de quelques Résistants qui avaient gardé leur arme personnelle en souvenir des jours de l’action patriotique.
Ces arrestations susciteront dans les milieux nationaux de vives réactions. L’une des plus notoires sera la démission de feu Cheikh al-Islam, Mohamed Belaarbi Alaoui, membre du Conseil de la Couronne, démission advenue le 29 février, jour même de la dissolution de l’Armée de Libération. Dans une déclaration publiée par al-Raï al-Am le 10 mars, Cheikh al-Islam dénoncera le complot fomenté contre les Résistants, et appellera à la liquidation des intérêts coloniaux.
Quand aux charges retenues contre les Résistants, elles étaient au nombre de quatre : « atteinte à la sécurité de l’Etat ; fomentation de complot visant à attenter à la vie du Prince héritier ; possession illégale d’armes ; enfin, constitution d’une association de malfaiteurs. »
Des charges rappelant étrangement celles retenues, moins de six semaines plus tôt, contre Baçri et Youssoufi. D’ailleurs, l’opinion publique n’allait pas tarder à s’apercevoir que ce second procès n’était, à l’instar du premier, qu’une machination, d’autant que les accusations étaient portées contre des Résistants connus pour leur patriotisme, et jouissant de confiance et de considération auprès du Roi Mohamed V. C’étaient les mêmes –et Baçri en était- qui avaient, quelques années auparavant, déclaré au Souverain qu’ils avaient confiance en lui et en lui seul, et que leur loyauté lui était acquise.
La presse française dénoncera ce procès et mettra à nu l’iniquité des charges retenues contre les Résistants. C’est dans ce cadre que le quotidien français Libération publiera, le 21 mars 1960, un article que al-Raï al-Am reproduira, et où l’on pouvait lire que les douze personnes contre lesquelles ces charges avaient été retenues étaient toutes des personnalités connues au Maroc pour avoir appartenu à la Résistance. Arrêtées entre le 14 et le 26 février, elles sont toujours retenues par la police. ». Le quotidien ajoute que les hérauts de la réaction avaient, paraît-il, recouru à ce stratagème destiné à convaincre le Roi de l’existence d’un complot visant à attenter à la vie de son fils. Les observateurs, continue le journal, sont unanimes à déclarer qu’il s’agit là d’une machination montée -maladroitement d’ailleurs- de toutes pièces, le but étant, ajoutent-ils, de mettre assez rapidement fin au mandat du gouvernement Ibrahim, qui serait ainsi amené à se retirer, malgré les résultats étonnants qu’il a pu obtenir en faisant face à d’énormes difficultés. Ce retrait, conclut le quotidien français, pourrait se faire soit sur une démission du gouvernement, comme le préconise le Premier ministre adjoint et ministre de l’Economie, M. Bouabid, soit sur une révocation décidée par le Roi lui-même, solution qui définirait les responsabilités, et que préfèrerait le Premier ministre Abdallâh Ibrahim.
Quant aux Résistants arrêtés, en voici les noms : Hassan Safi Eddine, Abdallah Sanhaji, Mohamed Mansour, Thami Nouamane, Mohamed Bensaïd, Mohamed Dhahbi, Bouchaïb Doukkali, Mohamed Sekkouri, Hachmi Mutawakkil, Jilali Haïder, Reddad Bouazzaoui, Abderrahmane Zeyyate, M’barek Ouardi, Omar Bensaïd, Saïd Bounaïlate, etc. Les arrestations toucheront les Résistants aux quatre coins du Royaume, comme si tous avaient comploté pour « attenter à la vie du Prince héritier » !
Certains d’entre eux seront relâchés, tandis que d’autres, dont voici la liste, seront déférés devant le juge d’instruction : Hachmi Mutawakkil, Jilali Haïder, Abderrahmane Zeyyate, Thami Nouamane, Ahmed Dhou El Fakkar, Mohamed Bensaïd, Bouchaïb Doukkali, Mohamed Bouyezza, Mohamed Khannouri, Mohamed Sekkouri, Mohamed Ouardi, Mohamed Nejjari, Omar Bensaïd, M’barek Ouardi Bouchama, Mohamed Bouazza Salama et Saïd Bounaïlate.
2- Mise à nu de l’iniquité des accusations ; réactions de mécontentement
Ces arrestations, ainsi que les charges retenues contre les personnes mises en cause, suscitèrent donc de vives réactions, notamment parmi les Résistants restés en liberté, autant ceux intégrés dans l’administration que ceux restés en dehors des rouages de l’Etat.
Parmi les réactions qui devaient avoir de graves incidences, celles qu’eurent donc les Résistants qui admettaient mal de voir leurs anciens camarades de combat, victimes d’arrestations arbitraires, faire face à de si absurdes accusations. C’est ainsi que, provoqué par un commissaire de police à la réputation douteuse, le caïd Bachir, en place à Beni Mellal, ne put se retenir de brandir son arme et de tirer. Le commissaire tomba, frappé à mort, et le caïd se cantonna dans la montagne, en un état de quasi-rébellion, bientôt suivi par d’autres. C’est dans le même cadre qu’adviendra l’insurrection de Marrakech, quand trois Résistants -Chafi’i, Bachir Lamta’i et Hassan Roudani- se cantonneront dans la montagne où une section de la Gendarmerie royale les poursuivra et les tuera jusqu’au dernier.
3- Le quotidien français Le Monde dévoile la vérité
Dans sa livraison du 27/28 mars 1960, Le Monde publiera à propos de tous ces événements un article analytique, dont al-Raï al-Am reproduira la traduction dans un numéro du 29 mars, et où l’on pourra lire :
« la crise qui couvait depuis plusieurs mois au Maroc a éclaté, sans prendre le caractère de guerre civile que certains redoutent et que la sagace autorité du roi peut encore épargner à son pays. Le conflit dresse les uns contre les autres, d’une part les deux principales personnalités du gouvernement, MM. Ibrahim et Bouabid, soutenus par les syndicats UMT et l’Union nationale des forces populaires, de l’autre les forces groupées autour du prince héritier et qui se proposent de substituer au cabinet actuel une équipe décidée à appliquer, au nom du roi, des méthodes autoritaires. Deux points névralgiques sont apparus : dans l’Atlas et dans les agglomérations ouvrières. C’est cet élargissement qui en fait aujourd’hui la gravité.
La dissidence qu’anime dans l’Atlas, au sud du grand barrage de Bin-El-Ouidane, le super-caïd de Beni-Mellal, et qui s’étend aux cantons montagnards situés au sud et à l’ouest de Marrakech, est d’une nature très différente de celle que déclenchèrent en 1957 Addi Ou Bihi dans le Tafilalet ou en 1958 Salem Ameziane dans le Rif (…). Ce sont des hommes ayant pris part en 1954-1955 à un soulèvement dirigé à partir de Casablanca, qui partent en dissidence. »
Rappelant ensuite le conflit opposant le Croissant Noir à la mounadhdhama al-sirriya (l’Organisation Secrète), le quotidien soulignait que le directeur de la Sûreté Nationale, M. Laghzaoui à l’époque, avait su mettre ce conflit à profit pour venir à bout de ces organisations, et que « la rébellion » avait été « déclenchée par des hommes appartenant à un parti dont MM. Ibrahim et Bouabid sont les amis ».
Puis, soulevant la question de l’opposition entre l’UNFP et l’Istiqlal – alors principal parti d’opposition – Le Monde rappelait que l’Istiqlal avait mis en place un syndicat destiné à faire pendant à l’UMT, et que cette dernière avait réagi en déclenchant une grève générale (25 mars 1960) dont l’ampleur vint prouver le caractère artificiel du nouveau mouvement syndical, et démontrer que les forces ouvrières étaient acquises à l’UMT.
« La nécessité d’un arbitrage royal, ajoutait enfin le quotidien, s’impose d’autant plus que l’effervescence entretenue dans la montagne et l’ampleur de la grève de vendredi montrent que ce qui apparaissait aux adversaires du gouvernement comme une facile « remise en ordre » risque de tourner en une dure épreuve de force, déchaînant des violences à travers le pays tout entier. » (Le Monde, 27/28 mars 1960)
.Le lecteur s’interrogera peut-être sur la position que Ibrahim et Bouabid adoptaient vis-à-vis de ces événements et sur la gêne qui devait s’ensuivre pour eux, étant tous deux membres du gouvernement. Les dirigeants, les militants et la presse du Parti qui les soutenait — Parti dont ils étaient eux-mêmes des leaders — faisaient en effet face à ces exactions, uniquement parce qu’ils soutenaient précisément ce gouvernement !
De fait, il était évident que le but véritable escompté par ce complot était de faire tomber le gouvernement Ibrahim, comme les articles et analyses publiés par la presse française- notamment Le Monde- le faisaient nettement ressortir. Il s’agissait donc d’une bataille pour l’institution de choix libérateurs visant à l’accomplissement de l’indépendance du pays ; aussi, agissions-nous tous en conséquence.
4- Vers la détente ; abandon de la charge relative au prétendu complot contre la Prince héritier
Quelques jours seulement après l’avoir inventée de toutes pièces et baptisée « Attentat à la vie du Prince héritier », les instigateurs de cette crise, constatant que les fruits de leur œuvre étaient autres que ceux qu’ils avaient escomptés, prirent conscience du sombre destin qui guettait le pays du fait de leurs machinations. Aussi commencèrent-ils à marquer du recul : des démarches seront ainsi entreprises auprès du roi défunt, dans le but de lui signaler l’inexactitude des faits attribués aux mis en cause. Le roi finira par prendre les choses en main. Après avoir consulté des personnes jouissant de sa confiance, le souverain convoquera en effet le ministre de la Justice, à qui il posera cette question : « Est-il vrai qu’un complot visant à attenter à la vie du Prince héritier a été découvert ? » Le ministre répondant par la négative, le roi décidera de mettre fin à l’affaire tout entière.
Compte tenu de ces nouvelles données, et afin de participer un tant soit peu à l’instauration de ce climat de détente, je publiai, dans la rubrique Franc-parler du numéro du 1er avril 1960 de al-Raï al-Am, l’article suivant :
« Un phénomène nouveau fait son apparition sur la scène politique nationale : chacun regrette ce qui vient de se passer, et chacun appréhende le sombre avenir qui pourrait être le nôtre si notre pays continuait à être le théâtre de tragédies telles celles que nous connûmes durant les trois ou quatre mois qui viennent de s’écouler. Regret et appréhension sont donc des sentiments partagés, car les événements qui viennent d’avoir cours auraient pu conduire le pays à une situation dont il se serait bien passé, surtout dans ces conditions actuelles, où le Maroc doit faire face à de nombreux problèmes avec les anciens occupants. Or, à supposer que ces derniers eussent eu une part dans ce qui vient d’advenir, la conscience et le sens national en appellent à tous ceux qui sont dotés de ce sens, pour que chacun essaie de remédier, autant qu’il le peut, aux conséquences découlant de ses propres erreurs passées, conséquences dont ils auraient à souffrir en premier, vu que ce seraient eux qui auraient poussé le peuple à réagir à leurs complots et machinations. Si la bataille que livre le peuple doit être longue -étant celle de tout un peuple, non celle d’individus isolés- et si le dénouement d’une telle bataille est connu d’avance de tout un chacun qui possède la moindre notion d’histoire, ceux dont le cœur est malsain, ceux dont la volonté est émoussée ou inexistante, et ceux dont l’esprit est atteint de la maladie de l’orgueil, se doivent tous -s’ils préconisent vraiment du bien pour leur pays- de combattre le mal qui les habite et les ronge.
Le peuple livre bataille. Une bataille qui lui a été imposée et qu’il est prêt à poursuivre jusqu’à la fin avec volonté et détermination, car il sait pertinemment que la victoire lui est en fin de compte acquise. Les arrestations et tortures dont certains Résistants sont victimes, les conditions qui ont poussé des hommes à se cantonner dans les montagnes, le sentiment de mécontentement qui ne fait que s’accentuer parmi le peuple, sont cependant, à notre sens, des choses dont nous aurions bien pu nous passer. Les problèmes dont souffre le pays ne sauraient en effet y trouver une solution. La solution de ces problèmes réside dans l’harmonie parfaite entre gouvernants et gouvernés, dans la confiance réciproque entre responsables et gens du peuple, et dans le sentiment de sécurité que doit éprouver autant le tenant d’un pouvoir -à quelque échelle que ce soit- que l’habitant du hameau le plus isolé.
C’est seulement de cette manière que les problèmes du pays pourront être résolus. Il est encore temps de le faire d’une manière saine et naturelle, et nous avons tous intérêt à ce qu’il en soit ainsi car, autrement, cela se fera par lui-même, d’une façon ou d’une autre, selon la logique immuable de l’histoire. » L’enfant du pays
En fut-il finalement ainsi ?
Oui et non.
Oui, car le défunt roi Mohamed V avait véritablement décidé de mettre fin à cette crise artificielle inventée sous le nom d’« attentat à la vie du Prince héritier ». A l’occasion de la fête religieuse de al-Adha, qui tombait le 3 juin 1960, il graciera donc la plupart des Résistants mis en cause dans ce prétendu complot.
Ainsi seront libérés MM. Mohamed Baçri, Mohamed Bensaïd, Abderrahmane Zeyyate, Saïd Bounaïlate, Thami Nouamane, Bouchaïb Doukkali, M’barek Ouazzani, Mohamed Sekkouri, Jilali Khaïdar, Mohamed Alaoui, Mohamed Khennouri, Omar Bensaïd, Mohamed Rawandi, Mohamed Nejjari, Bouazza Bouchama, Bouchaïb Naçiri, Mohamed Dhahbi, Mohamed Benlamine, et Belaïd Rami. Quant à Mohamed Mansour, Bouazzaoui, Hachmi Moutawakkil, Mohamed Bouyezza, Azzouz et Driss Mouedden, ils venaient d’être relâchés peu auparavant.
5- Appel à tirer conséquence
C’est avec une immense joie que nous publiâmes la nouvelle. Une joie que seule égalait celle des masses populaires. Grâce aux commentaires que nous publiions, rédigés par nous-mêmes ou reproduits d’après la presse étrangère -unanime à apporter son soutien à l’UNFP et à appeler ouvertement le roi Mohamed V à intervenir avant qu’il ne soit trop tard- , ces masses étaient en effet parfaitement au fait de la fausseté des accusations, autant que des véritables causes résidant derrière le complot.
Au lendemain de la libération des Résistants, je publiai donc, dans le numéro du 5 juin de al-Raï al-Am, à la rubrique Franc-parler, le commentaire suivant :
« Il y a deux jours, Mohamed Baçri retrouvait la liberté, et avec lui les Résistants arrêtés il y a quelques mois sous des accusations dont nous avions plus d’une fois, sur les colonnes de ce journal, dénoncé la fausseté. Nous estimons inutile de revenir sur les péripéties et développements de ces tristes événements, dont nos lecteurs connaissent déjà les moindres détails. Nous regrettons certes ces arrestations qui touchèrent des Résistants ayant largement contribué à faire recouvrer son indépendance à notre pays, et déplorons le climat d’incertitude qui s’en est suivi. Nous saluons également, comme un signe de victoire de la justice et des valeurs nationales, la libération de ces Résistants, après toutes les affres qu’ils ont endurées dans leur prison. Mais nous sommes encore plus enchantés de la profonde évolution constatée chez les masses populaires durant cette période certes courte, mais ô combien riche en enseignements et en conséquences !
Les colonialistes et leurs acolytes croyaient en effet qu’en arrêtant ces leaders du mouvement progressiste dans notre pays, ils allaient pouvoir tuer ce mouvement dans l’œuf et provoquer une rechute dont le peuple aurait d’ailleurs chèrement payé les conséquences. C’était là la logique des instigateurs du complot dont nos frères furent victimes: logique colonialiste, celle des traîtres et réactionnaires qui ne croient point au pouvoir, à la détermination ni à la volonté des peuples. Une logique colonialiste, qui a été et restera toujours bâtie sur les pressions, la violence et les machinations. Notre pays avait connu ce genre de logique en 1953-1954 durant sa lutte pour l’indépendance, comme l’ont connu et le connaissent encore de nombreux pays, dont l’Algérie, où cette logique s’illustre de la façon la plus insolente, ainsi que d’autres pays frères de lutte en Afrique et en Asie. Ce qui vient d’advenir à Cuba, en Turquie et dans d’autres pays frères, prouve l’échec de cette logique, l’iniquité de cette stratégie, et démontre de manière historique et réaliste que les peuples, partout dans le monde, avancent vers la liberté et le développement, que les courants populaires dominant partout dans le monde doivent leur existence à la dynamique de l’histoire, tirent leur force des faits historiques et des expériences vécues, et s’inspirent, pour se donner détermination et volonté, de leurs aspirations à un avenir meilleur, celui auquel tous les peuples rêvent. Un avenir bâti, avant tout, sur la liberté et sur la lutte des masses populaires face aux complots des colonialistes. Cette lutte sera d’ailleurs couronnée de succès, car elle est juste. C’est une lutte pour une vie meilleure, une lutte qui se fraie résolument un chemin vers la victoire, à la lumière des feux de la liberté que l’on voit embraser les peuples aux quatre coins du monde. Le feu sacré de la liberté, telle la lumière du soleil, guide les pas des peuples dans leur lutte pour atteindre leurs objectifs. C’est une lumière que personne ne saurait éteindre ni même atténuer, car tirant sa force de la logique et de la loi mêmes de l’histoire.
Telle est la réalité. Nous nous la dédions d’abord à nous-mêmes -sûrs que nous sommes de la victoire- puis la dédions à ceux qui l’ignorent, afin qu’ils soient au fait de la philosophie et des lois de l’histoire. L’histoire qui jamais ne rebrousse chemin ni ne recule, car elle est le fruit de la volonté, du sang, des larmes et de la sueur des peuples. Les feux de la liberté illuminent le monde entier, guidant les peuples vers l’avenir. Les ennemis des peuples, où qu’ils soient, doivent donc s’effacer pour laisser ces peuples se frayer un chemin vers de nouveaux horizons, où chacun pourra respirer un air de liberté salubre et sain, débarrassé de toute impureté. C’est uniquement ainsi que nos cœurs pourront être eux-mêmes lavés de toute trace de rancœur. » Ibn al-Balad
Les événements ne prendront pourtant pas le cours qui aurait convenu à la décision royale de relâcher les Résistants et de mettre fin à la crise. Ayant eu la certitude de la volonté du défunt roi de mettre fin à la crise en libérant les Résistants, les adversaires de l’UNFP mobiliseront en effet toutes leurs forces pour faire pression sur le souverain, faisant en sorte que le prix de cette réconciliation soit la révocation du gouvernement Ibrahim afin, diront-ils, que cela ne passe pas pour être une victoire de l’UNFP aux dépens du Prince héritier, qu’ils avaient eux-mêmes impliqué dans une lutte ouverte contre ce gouvernement.
C’est ainsi qu’ils exerceront des pressions sur le Prince héritier lui-même pour l’amener à essayer de convaincre son père de révoquer d’abord le gouvernement Ibrahim. Ils iront jusqu’à l’inciter à lui demander d’investir un nouveau gouvernement dont le roi prendrait lui-même la charge, secondé par le Prince héritier, et dont Ibrahim et Bouabid feraient partie.
Bien que cette proposition fût présentée comme étant un « compromis », le roi ne plia point à ces pressions, car il était désormais conscient de la réalité des forces qui les exerçaient, ainsi que des résultats catastrophiques auxquels ils auraient pu conduire. Il avait en effet- Dieu ait son âme- une confiance inébranlable en Abdallah Ibrahim et Abderrahim Bouabid, et tenait par ailleurs fermement à l’immense popularité dont il jouissait personnellement. Il connaissait par ailleurs parfaitement l’origine patriotique de Ibrahim et Bouabid, comme il n’ignorait rien de celle, absolument non patriotique, de leurs adversaires, Guédira en tête. Ayant lui-même livré maintes batailles contre les autorités coloniales et leurs collaborateurs, le Souverain savait bien à quoi s’en tenir à ce propos, sans parler évidemment de ses propres propensions libératrices et sens patriotique à toute épreuve.
Les adversaires de l’UNFP parviendront pourtant à poursuivre en toute quiétude leur sombre dessein, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.